fr Inter-réseaux Développement rural fr Inter-réseaux Développement rural

Accueil

Les APE, « une opportunité pour la région » ?

L’Année 2014 était l’année internationale de l’agriculture familiale, mais aussi celle de la signature de l’APE entre la Cedeao et l’UE, après plus de dix ans de négociations et
malgré les critiques très vives de nombreuses organisations paysannes et d’ONG. Selon Salifou Tiemtoré, cet APE constitue pourtant une opportunité pour la région.

Grain de sel (GDS) :
Où en est-on dans le processus
de ratification de l’Accord de partenariat économique
(APE) entre l’Afrique de l’Ouest et l’Union européenne
 ?
Salifou Tiemtoré (ST) :
Nous n’en sommes pas encore à la ratification qui est du ressort des parlements
nationaux. Nous sommes actuellement au stade « du
paraphe » et à cet égard, la quasi-totalité des États
membres de la Cedao ont signé l’accord, à l’exception
du Nigeria et de la Gambie. La Mauritanie qui a négocié l’APE avec la zone Cedeao devrait auparavant
signer un accord d’association avec cette communauté avant d’entamer la procédure qui conduira à la
signature. En général, tous les États conformément à
la décision de la 45ème session de la Conférence des
Chefs d’État et de Gouvernement de la Cedeao qui
a eu lieu à Accra le 10 juillet 2014 et qui a approuvé,
de façon définitive, l’APE, ont marqué leur volonté à
conclure l’accord. Compte tenu de la sensibilité politique de la question, certains États ont demandé de poursuivre les consultations et les campagnes d’explication à l’interne avant de signé l’accord.

GDS :
Quelles opportunités l’APE offre-t-il à l’Afrique
de l’Ouest, en particulier dans le domaine de la production agricole et de la sécurité alimentaire ? Quels risques présente-t-il ?
ST :
A priori, un accord n’est ni bon ni mauvais en
soi. Nous ne voyons pas l’APE comme une menace
mais plutôt comme un défi et une opportunité pour
la région. Sur la base de l’offre d’accès au marché
négociée avec l’Union européenne, l’APE offre une
opportunité pour le secteur agricole à condition de
pouvoir en profiter. L’Accord a permis de conserver les
avantages que notre région avait
dans l’exportation de certains
produits de base (café, cacao,
fruits, etc.) ; mieux, l’Afrique de
l’Ouest a refusé la libéralisation
des produits agricoles essentiels pour assurer sa sécurité alimentaire. Bien que les potentialités soient importantes en Afrique de l’Ouest dans le domaine agricole, l’ouverture presque totale du marché européen serait une chimère si la
région ne s’emploie pas à diversifier ses productions, à augmenter sa capacité d’offre et à assurer la qualité de ses produits. Les normes techniques et phytosanitaires édictées par l’UE sont en effet de véritables barrières pour accéder au marché européen.

GDS :
Dans un entretien pour la revue Grain de sel
en 2007, vous disiez que l’APE devait « mettre le commerce au service des ambitions de développement, et non pas l’inverse ». L’objectif a-t-il été atteint
 ?
ST :
La prise en compte de la dimension « développement » à travers le Programme APE pour le développement (Paped) proposé par l’Afrique de l’Ouest
et accepté par l’UE a été un point central pour permettre la conclusion des négociations. La Conférence
des Chefs d’État et de Gouvernement de la Cedeao
a fait du Paped une condition pour la signature par
l’Afrique de l’Ouest de l’APE. Aujourd’hui, le Paped
est un acquis, les discussions qui continuent avec l’UE
portent sur l’ampleur de l’enveloppe financière et les
modalités de mise en œuvre des projets inscrits dans
le programme. Pour l’Afrique de l’Ouest, le développement de nos économies reste la priorité et le Paped fait la part belle aux infrastructures structurantes qui
permettront de créer plus de croissance économique.

GDS :
La quasi-totalité des produits agricoles ont été
classés parmi les produits dits « sensibles » et sont
exclus de l’APE. Pourtant, plusieurs organisations de
producteurs et d’ éleveurs ont exprimé leur inquiétude
vis-à-vis de l’APE. Pourquoi
 ?
ST :
Pour ceux qui ont suivi le cours des négociations
en Afrique de l’Ouest, vous vous souviendriez que
l’Afrique de l’Ouest a adopté un tarif extérieur commun (Tec) avant de conclure l’APE. L’élaboration du
Tec a permis non seulement de définir les positions
offensives de la région matérialisées par la 5ème bande
qui taxe 130 produits à 35 %, mais aussi de favoriser
l’accessibilité des intrants qui sont taxés à 5 % pour
améliorer la compétitivité des secteurs de production.
Ces positions sur le Tec ont été confirmées dans la
formulation de l’offre d’accès
au marché des marchandises
de l’Afrique de l’Ouest comme
vous l’avez dit. Le quiproquo
avec les organisations de producteurs et d’éleveurs concernant le lait en poudre réside
dans une mauvaise lecture des
lignes tarifaires du Tec et aussi
du compromis que l’on se devait de trouver avec les
professionnels de l’agro-industrie. Le lait en poudre
étant un produit de grande consommation et les
capacités de production en Afrique de l’Ouest étant
insuffisantes, nous observons une grande importation de cette matière pour servir de consommation
intermédiaire pour l’industrie et le secteur de la
transformation alimentaire artisanale. Le choix de
la région a été de taxer les produits finis à base de
lait destinés à la consommation à 20 % et d’autoriser l’importation du lait en poudre en vrac (emballé dans des sacs de 25 kg ou plus) et destiné à l’industrie à 5 % ou 10 % pour permettre à ce secteur qui est
obligé d’importer la matière première, d’améliorer
sa compétitivité.

GDS :
Comment concilier l’objectif de développer des
filières agro-alimentaires fortes en Afrique de l’Ouest
et le souci de garantir un accès stable à des produits
alimentaires à une population urbaine croissante
 ?
ST :
C’est effectivement un dilemme. Mon avis est
que les politiques commerciales protectrices, voire
la prohibition, ne suffiront pas à développer les filières agro-alimentaires en Afrique de l’Ouest. Ces
efforts resteront vains en raison de la difficulté pour
combattre la contrebande tant nos frontières sont
poreuses. La solution pour moi provient des investissements que la région effectuera dans le secteur agricole pour améliorer sa compétitivité.

GDS :
Les négociations APE ont-elles été un facteur
d’intégration régionale plus poussée pour l’Afrique
de l’Ouest ?
ST :
Absolument, les négociations de l’APE ont permis
aux acteurs ouest africains d’effectuer un diagnostic
complet de leur économie, et d’identifier les forces
et les faiblesses des secteurs de production. Plus important encore, en s’engageant à mettre désormais
dans l’ordre des priorités les politiques et les positionnements qui renforcent l’intégration régionale
et le fait d’utiliser l’art du compromis pour prendre
en compte les particularités nationales, l’Afrique de
l’Ouest a sans doute renforcé ses capacités dans la conduite des actions pour plus de cohérence et de
convergence dans la définition des politiques régionales. À cet égard, les négociations de l’APE ont été
une véritable école et un catalyseur pour avancer sur
les chantiers de l’intégration régionale restés longtemps bloqués en raison des intérêts nationaux. Il
apparait très nettement que le Tec a certainement été
adopté en 2013 en raison du calendrier très serré des
négociations pour la conclusion de l’APE.

GDS
 : Quels sont plus précisément les liens entre le
Tec et les APE ?
ST :
Il est important de noter que c’est la finalisation
des travaux du Tec qui a ouvert la voie à la finalisation des négociations de l’APE. Le Tec qui est l’instrument de base de toute politique commerciale a
permis d’identifier et de déterminer la sensibilité
de l’ensemble des secteurs de production aux chocs
avec l’extérieur. Aussi, le Tec a permis de déterminer les secteurs vulnérables, les secteurs fortement
dépendant de l’extérieur (importation des matières
premières), les secteurs où l’Afrique de l’Ouest a un
avantage comparatif évident
 ; bref il a permis d’avoir
une photographie de l’économie régionale dans ses
forces et ses faiblesses. Le Tec a permis à la région de
mieux définir ses positions de négociation notamment avec la concurrence des produits européens et
de bâtir l’offre d’accès au marché des marchandises
de l’Afrique de l’Ouest. À titre d’illustration, les
produits identifiés et inscrits dans la 5ème bande du
TEC « Produits spécifiques pour le développement
économique » ont été tous inscrits dans la liste d’exclusion de l’offre d’accès au marché.

Salifou Tiemtoré ([email protected]) est
directeur des Douanes de
la Communauté
économique des États de
l’Afrique de l’Ouest
(Cedeao)

Signature des APE : une « erreur historique » pour le Roppa

Le Réseau des organisations paysannes et de producteurs agricoles d’Afrique de l’Ouest (Roppa)
estime quant à lui que la région a commis une « erreur historique » en signant cet accord. Les résultats
des études qu’il a menées avec des universitaires
montrent que ces APE seront responsables d’une
« destruction programmée des efforts d’intégration
régionale » en Afrique de l’Ouest, en « réduisant le
commerce intra régional, la croissance économique
et les investissements ». Selon le Roppa, les APE vont
en particulier déstabiliser l’agriculture et induire une baisse des prix relatifs pour les éleveurs et les producteurs de lait, du fait des subventions européennes. Il
dénonce aussi des accords renforçant « la division
du travail entre l’Afrique de l’Ouest qui fournit les
matières premières aux industries européennes sans
accéder à un marché européen protégé en réalité par
des barrières techniques au commerce ».

Lire l’intégralité de la note de position du Roppa
sur la signature des APE (juillet 2014) :
http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/files/roppa-ape.pdf

  • Réagir :
  • Partagez :




Réagir à cet article

Restez informé(e) !

Vous pouvez vous abonner à nos publications et bulletins pour les recevoir directement dans votre boîte mail. Vous pouvez également créer des bulletins personnalisés pour recevoir les dernières informations publiées sur les thématiques de votre choix.

Je m’inscris

  •  

    Site réalisé avec le soutien de l’Organisation internationale de la Francophonie et de l’Agence française de Développement

  • AFD OIF
  • COMMENT PARTICIPER ?

    De nombreuses possibilités existent pour participer à la vie du réseau. Vous pouvez vous abonner à nos publications et créer des bulletins personnalisés.

    Abonnez-vous à nos publications

  • Vous pouvez aussi vous abonner à nos flux RSS et nous suivre sur les réseaux sociaux

  • Envoyez-nous vos contributions et vos suggestions en nous contactant !

  • CONTACTEZ-NOUS