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L’agrobusiness est-il en train de tuer l’agriculture familiale ouest-africaine ?

Inter-réseaux a animé début 2015 un débat ayant abouti à la rédaction d’un Bulletin de synthèse qui visait à décortiquer quelques affirmations souvent rebattues sur l’agriculture familiale. Cet article est une contribution du sociologue Loïc Barbedette à ce débat.

« L’agrobusiness
, dit-on, est en train de tuer l’agriculture familiale ». La critique faite par certains
de cette « idée reçue » est juste : l’agrobusiness
n’est pas en train de tuer l’agriculture familiale en
Afrique de l’Ouest. Ou plus exactement : pas encore...

De la place pour tout le monde ?
Au Bénin, où je viens de terminer un exercice extrêmement riche
sur l’avenir de l’élevage de ruminants, la majorité
des mille agropasteurs que nous avons consultés
est persuadée que l’agropastoralisme va disparaître
(certains précisent « dans les dix années à venir »).
De nombreuses données leur donnent tort. La part
actuelle de l’agrobusiness dans la production bovine
au Bénin est de 0,13 % : le danger n’est pas imminent.
Seuls 17 % de la superficie agricole utile sont annuellement exploités au Bénin, et l’espace pastoral théorique représente plus de 50 %
de la superficie du pays : on est
très loin d’une saturation absolue de l’espace. Et pourtant, les
craintes des éleveurs ne sont pas
sans fondements parce qu’ils
constatent au quotidien que les conflits augmentent
et que les accaparements de terres se multiplient.
Je pense que tout le monde s’accorde pour reconnaître que l’essor de l’agrobusiness ou de l’agriculture
et de l’élevage productiviste aura nécessairement des
conséquences, mais il y a aussi des idées simples par
rapport à l’analyse de ces conséquences. Il y a une
part d’angélisme (très répandue) dans l’idée qu’il y
a de la place pour tout le monde, et que l’agriculture
familiale sera stimulée par la concurrence et la diffusion d’innovations à partir des entreprises agricoles
ou d’élevage les plus performantes. C’est oublier la
logique de
concentration
que l’on observe partout où
l’agrobusiness s’est imposé et qui a fait disparaître (donc
« tué ») la majorité des petites et moyennes exploitations
familiales. René Dumont l’avait bien observé entre ses
deux « voyages en France d’un agronome » (publiés
en 1952 et 1977), et ceci n’a fait que s’accélérer depuis.
Angélisme ou ignorance chez certains, fuite en avant
ou cynisme chez d’autres, adoption sans discussion
des postulats du libéralisme : on voyait très bien au
Bénin comment cette façon de voir les choses inspire
directement les politiques publiques (orientations du
Plan stratégique de relance du secteur agricole, priorités d’investissements, inflexions des dispositions du
code domanial et foncier proposées par les organisations paysannes...).
Les exploitants familiaux ont donc de véritables raisons de s’inquiéter pour l’avenir de l’agriculture ou de l’élevage familial puisque les politiques soutiennent
en réalité d’autres modes de production et préparent
ainsi des lendemains qui leur seront défavorables : je
ne reviens pas sur les conséquences sur l’emploi ou sur
l’environnement évoqués dans la synthèse d’Inter-réseaux
 ; on pourrait encore les développer et montrer
en quoi la logique du profit qui porte notamment le
développement de l’agrobusiness est génératrice de
tensions sociales. C’est une bombe à retardement.

Spécialisation et perte de liberté.
Il faut revenir sur
la caractérisation de l’agriculture familiale africaine,
qui est guidée par une logique de sécurisation, pour
mettre en évidence une autre conséquence du développement de l’agriculture ou de l’élevage productiviste et de l’agrobusiness qui pourrait être davantage
mise en avant et mérite d’être analysée.
On met beaucoup en avant
aujourd’hui la « résilience »
de l’agriculture familiale. Les
études d’exploitations familiales réalisées par le Conseil
national de coordination des
ruraux (CNCR) au Sénégal, l’Association pour la
promotion de l’élevage au Sahel et en Savane (Apess)
dans toute la région ou l’Association nationale des
organisations professionnelles d’éleveurs de ruminants (Anoper) au Bénin montrent clairement que
l’un des ressorts de cette capacité d’adaptation de
l’agriculture familiale pour faire face aux contraintes
et aux aléas est la
diversification
. La diversification
(des spéculations, des aires de pâturage, des activités
agricoles et extra-agricoles, des modes de production, des affectations de la production etc.) permet
de répartir les risques (naturels, économiques) et
de mieux se saisir des opportunités de marché ou
climatiques. Elle a aussi des conséquences positives
sur l’emploi familial (notamment des femmes) et
l’équilibrage des rapports intrafamiliaux. Mais elle
affecte également les circuits et les échanges micro et
macro économiques : elle renforce l’autosuffisance de
l’exploitation familiale et les possibilités d’échanges
de proximité sur les marché locaux — elle favorise
ainsi les circuits courts, autonomise en partie les
économies locales et réduit les distances — et donc
les coûts énergétiques — pour les transports. En un
mot, la diversification réduit la dépendance.
Regardons maintenant du côté de la logique de
profit qui gouverne notamment l’agrobusiness. J’ai
précédemment rappelé la logique de concentration
qu’elle porte et qui permet de réaliser des économies
d’échelle. Elle se double d’une logique de
spécialisation
rendue possible depuis le 19 e
siècle par le développement croissant des moyens de transports et de
communication, et — tant qu’elle durera — la disponibilité des ressources énergétiques qu’il nécessite.
Pour ne relever qu’un aspect des conséquences de
cette spécialisation — qui est aussi une spécialisation
spatiale –, on peut rappeler ici que le segment qui serait le plus rapidement touché par une paralysie des
transports par poids lourds routiers en Europe serait
aujourd’hui la distribution alimentaire. On n’en est
pas là en Afrique de l’Ouest, mais c’est justement la
résilience de l’agriculture familiale basée sur sa diversification qui amortit les effets des risques naturels et a aidé les exploitations familiales ouest-africaines à surmonter les grandes crises génératrices
de famines. Pour l’avenir, cette diversification, tant
qu’elle se maintient, les rend moins vulnérables aux
crises économiques et énergétiques.

Je reviens maintenant aux propos sur leur situation et leur avenir tenus par les agropasteurs béninois
consultés en 2014 par l’Anoper. Beaucoup d’entre eux
redoutent de « perdre leur liberté », et certains considèrent qu’ils l’ont déjà perdue. Ce sont des éleveurs
transhumants qui parlent, et cette liberté a chez eux
une forte composante culturelle : c’est la liberté de
conduire leur vie et leurs animaux selon leur système de valeur et d’y trouver leur épanouissement.
Mais cette liberté est aussi — tant pour l’éleveur que
pour l’agriculteur ouest-africain — celle de définir
ses stratégies de production en fonction notamment
de la connaissance qu’il a de son écosystème. Si l’on
regarde maintenant ce qu’est devenue l’agriculture
familiale bretonne ou européenne, on constate qu’elle
a perdu depuis longtemps la décision sur ses choix
de production, et c’est ainsi qu’elle est entrée dans la
spécialisation, l’intégration verticale (mais aussi dans l’endettement). Il ne reste plus de « familiale » dans cette agriculture que l’unité de travail.

Rationalité du profit et rationalité de la sécurité.
Que conclure de cette analyse
 ? Certes, la formule
selon laquelle « l’agrobusiness est en train de tuer
l’agriculture familiale » est trop « simple ». Mais on
voit que ce n’est pas non plus entièrement faux si l’on
se situe dans une perspective à moyen/long terme.
Ensuite on voit que le vrai débat n’est en fait ni
technique, ni économique parce que la rationalité
du profit et celle de la sécurité sont deux rationalités
différentes : on ne parle pas des mêmes choses et on
ne se situe pas dans la même perspective temporelle
(profit ou efficacité à court terme d’un coté, développement durable de l’autre). On est donc dans un
dialogue de sourd où chacun avancera des arguments
convaincants tant sur le plan technique qu’économique mais à partir de points de vue différents
 ;
chacun se convainc lui-même. En réalité, chacun a
« ses » raisons. Mais en conclure que tout le monde a
un peu raison me semble être une façon, en laissant
filer les choses sous prétexte qu’il n’y a pas urgence
ou que l’on est tous complémentaires et que chacun
peut trouver sa place, d’ouvrir un boulevard aux plus
forts. Mais pourquoi pas, penseront certains : c’est
la loi de la nature
 !
Peut-être une question à se poser pour clarifier le
débat serait-elle :
quel est le prix à payer pour chaque
alternative, et qui paiera ce prix
 ?
Alors on verra tout
de suite que le vrai débat portera sur le point de savoir
s’il faut sacrifier le long terme pour le court terme
et qu’il est donc politique et porte sur des choix de
société. Ce n’est en effet pas le même type de société que nourrissent et construisent l’agrobusiness et
l’agriculture familiale ouest africaine.

Loïc Barbedette est sociologue. Il accompagne différentes organisations
paysannes dans leurs travaux d’appui et de conseil à l’exploitation familiale.
Nous vous invitons à lire
l’intégralité de la note de
Loïc Barbedette sur le site
d’Inter-réseaux
. Elle aborde
notamment les
conséquences sociales de
chaque modèle par rapport
à la question des inégalités.
Vous pouvez également
retrouver le Bulletin de
synthèse sur notre site

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