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Capitaliser les innovations locales et paysannes pour promouvoir l’agriculture familiale (version longue)

L’Année internationale de l’agriculture familiale
a été l’occasion de mettre en évidence les
capacités d’innovation des agricultures
familiales. Pourquoi capitaliser ces innovations
et comment permettre leur changement
d’échelle ?
Cet article sur les enjeux de capitaliser les innovations conduites par les agricultures familiales est une version augmentée de l’article ci-dessus (publié dans l’édition papier du Grain de sel n°67-70). Il a été enrichi par les apports d’Isabelle Duquesne et d’Hélène Basquin du CFSI.

Grain de sel :
Pourquoi capitaliser les innovations
paysannes
 ?

Hélène Basquin et Isabelle Duquesne
(HB & ID) :

Un des objectifs de la capitalisation est de
tirer des enseignements d’une expérience de terrain, pour s’inspirer de ses réussites et ne pas
reproduire ses échecs. Le programme Pafao (Promotion de l’agriculture familiale en Afrique de l’Ouest) comporte un volet capitalisation : il soutient des initiatives de terrain et cherche à créer, à partir de toute cette richesse du terrain, de la connaissance qui sera utile au-delà des
projets soutenus.
Henri Rouillé d’Orfeuil (HRO) :
Le changement dans les agricultures provient d’innovations qui
peuvent être d’origine scientifique ou paysanne. Dans
les pays où la recherche est faible, comme souvent en
Afrique, l’innovation est d’abord et essentiellement
paysanne. Elle provient le plus souvent d’un paysan
qui a trouvé une réponse à un problème concret qui
se pose à lui, un changement d’environnement, un
accident dans son système de production, une opportunité de marché...
Ce changement en milieu réel peut être observé facilement, puis répliqué, par d’autres paysans voisins confrontés aux mêmes difficultés, encore faut-il s’assurer que les résultats sont bien réels, identifier les conditions de la réussite et s’assurer que de telles conditions peuvent se retrouver là on souhaite diffuser l’innovation. La capitalisation doit permettre aux paysans lointains d’élargir leurs regards bien au-delà
du champ du voisin, voire d’aller chercher de nouvelles pratiques au-delà des frontières et des océans.
Il me semble que tout bailleur devrait poursuivre
leur appui au-delà de la réalisation des projets qu’ils
soutiennent pour que des enseignements puissent être tirés
et, s’ils s’avèrent positifs, proposés à d’autres partenaires. Tout
bailleur devrait ainsi à mon sens
poursuivre un double objectif :
d’une part, permettre la réussite locale d’un projet,
d’autre part, soutenir la capitalisation des enseignements du projet et même contribuer à leur valorisation et à leur diffusion. Le repérage et l’analyse des
innovations sont les premières cibles des travaux de
capitalisation et de valorisation.

GDS :
L’objectif de la capitalisation est donc de permettre le changement d’ échelle d’une innovation
 ?

HB & ID :
Oui, et ce sous différentes formes, car le changement d’échelle peut renvoyer à
plusieurs dynamiques. Une capitalisation peut permettre de « 
faire grandir » une innovation : augmentation du volume traité, du nombre d’adhérents... En Guinée par exemple, la capitalisation d’une expérience réussie de professionnalisation des maraîchers a permis à l’Association française Normandie Guinée et à la Fédération des maraîchers Bowé-Badiar de renforcer leur crédibilité auprès du ministère guinéen de l’Agriculture. Grâce à un partenariat avec l’enseignement agricole public, ils recrutent les jeunes issus des formations agricoles et le maraîchage monte en puissance dans la région. Il peut également permettre à une innovation d’essaimer : l’expérience est reprise – souvent en étant adaptée – dans un autre territoire. C’est le cas par exemple des Entreprises de services et organisations de producteurs (Esop) qui se sont multipliées au Togo, au Bénin, en Côte d’Ivoire, au Mali et au Burkina Faso (1). Enfin, la capitalisation peut également permettre d’influer sur les politiques publiques. Au Bénin, la qualité représente un tremplin pour concurrencer les produits d’importation. La Fédération nationale des unions de productions (Fupro) développe différentes initiatives comme la production de poulets « Zado », un poulet local plus charnu que le poulet « bicyclette » traditionnel et plus savoureux que la volaille congelée importée. Forte de ces expériences, la Fupro a réussi à faire évoluer le ministère de l’Agriculture vers des outils de reconnaissance de la qualité plus adaptés aux réalités des petits producteurs (moins coûteux, plus locaux).

1 Les Esop, sortes de SARL « produisant du bien commun », transforment la product
ion de l’agriculture familiale et connectent ainsi les petits producteurs aux marchés urbains. Elles visent une meilleure répartition de la valeur ajoutée en associant acteurs privés et organisations paysannes à la gouvernance de l’entreprise.


HRO :
En effet, la capitalisation doit permettre un changement qui
peut renvoyer à plusieurs dynamiques. La même expérience peut soit s’agrandir, soit être reproduire ailleurs (processus d’essaimage).
Le changement d’échelle peut aussi contribuer à des changements de politiques
publiques. La capitalisation ne doit pas être la fin de l’histoire. Une capitalisation – même bonne – ne permettra pas à une expérience de se transformer miraculeusement. Elle a besoin d’être valorisée. L’élaboration d’un business plan analysant les moyens nécessaires (compétences, financements...) pour le changement d’échelle s’avère également important. En Haïti par exemple, la ondation de France a été loin dans ce processus de capitalisation et de valorisation. En collaboration avec une revue de caractère scientifique, FACTS Report, elle a
soutenu un processus de capitalisation qui a permis de repérer et de décortiquer des expériences innovantes, de les décrire, analyser, publier, disséminer et valoriser des références sur ces expériences. Vingt expériences ont été sélec
tionnées.
Le processus de capitalisation a emprunté aux revues scientifiques leurs méthodes : les acteurs concernés ont rédigé des articles sur les processus d’innovation. Ces articles visaient à être les plus rigoureux,
documentés et chiffrés possibles. Puis des interactions avec des pairs et experts ont été organisées, avant de publier les articles ainsi validés. L’objectif de ce processus est de donner des « lettres de noblesse » aux innovations d’origine locale, qui sont aussi importantes pour le développement économique et social que les innovations d’origine scientifique. Ces références ont ensuite été disséminées via des publications, des conférences et des colloques, mais surtout par les auteurs des articles eux-mêmes. Enfin, la Fondation de France a décidé d’apporter un nouvel appui pour accompagner quatre de ces expériences dans un processus de changement d’échelle. Il s’agissait d’aider le porteur du projet à se doter d’outils de valorisation de son expérience. Les quatre associations ont fait des choix différents. Haïti-futur, qui porte un projet de rénovation de l’enseignement primaire grâce à la technologie des « tableaux numériques animés », a par exemple choisi de réaliser un film. L’entreprise solidaire
Ayitica, créée pour mettre en œuvre une technique importée de Colombie de fermentation du cacao, a quant à elle décidé de faire réaliser une étude systématique des variétés haïtiennes de cacao. Aujourd’hui, les quatre projets sont engagés dans des processus de changement d’échelle. Pour reprendr
e ces deux exemples, la Banque mondiale va équiper et solariser 500
écoles primaires selon le modèle développé par Haïti-futur et plusieurs bailleurs internationaux s’intéressent au développement de la filière cacao valorisé par la technique de fermentation.

HRO,
HB & ID
 :

En Afrique de l’Ouest, la Fondation de France et le CFS
I soutien
nen
t une
orientation similaire du programme Pafao (Promo
tion de
l’agriculture familiale en Afrique de
l’Ouest). Le fonds de soutien va désormais être divisé en deux
 : une partie continuera à
appuyer des projets de terrain, la seconde servira à appuyer les stratégies de changement
d’échelle
des innovations lorsque les projets locaux en sont porteurs.

GDS
 :

Existe-t-il des risques liés au changement d’échelle
 ?

HB & ID
 :

Il peut y a
voir des conséquences positives et négatives au changement d’échelle. Il
est important de savoir les anticiper et les travailler de façon collective. Lorsqu’une expérience
grossit, il peut
y a
voir
un risque de saturation du marché. Si ce risque n’a pas été
anticipé
– que
l’ensemble des acteurs ne se sont pas mis d’accord pour, par exemple, diversifier les
débouchés
– alors le changement d’échelle entraîne une baisse de revenus des acteurs
concernés. Lorsqu’une activité conduite par des femmes devient rentab
le économiquement, il
y a un risque d’éviction de ces femmes. Dans la filière lait par exemple, les femmes
généralement vendent le lait cru ou fabriquent du fromage après la traite. Dans plusieurs cas
après un travail de rationalisation et de professionnalisation de la filière lait, il a été observé
que les hommes prenaient le contrôle de ces nouvelles entités de transformation, de collecte,
de commercialisation. Ce type d’évolutions est aussi à anticiper pour être limité.

Pour des systèmes de capitalisation paysans

Dans la préface de l’ouvrage « Nourrir les
villes, défis de l’agriculture familiale » (CFSI,
Fondation de France, 2014), Mamadou Cissokho,
Président d’honneur du Réseau des organisations
paysannes et de produceurs d’Afrique de l’Ouest
(Roppa), explique l’enjeu pour les organisations paysannes ouest-africaines de développer leur propre système de capitalisation.
« Nous innovons en permanence, face à chaque
difficulté. Et chaque initiative permet de dire : « c’est
connu, c’est possible, les gens ont vu. [...] Pour
transmettre ces savoirs paysans et pour diffuser les
initiatives, nous devons aussi mettre en place nos
propres systèmes de capitalisation, des systèmes de
capitalisation paysans. [...] L’idée est née face à une
situation que nous avons trouvée bizarre : ce sont
les autres qui parlaient pour nous ! Combien nous étions ? D’autres fournissaient l’information. Que faisions-nous ? Avec quels résultats
 ? Tout ce qui nous concernait était publié par d’autres. Alors après la
première bataille, qui a consisté à dire qu’être paysan ne devait pas être une honte, c’est devenu notre grand combat : apprendre à nous présenter et à analyser nous-mêmes nos pratiques. En 1996, la Fongs (Fédération des organisations non gouvernementales du Sénégal) a lancé l’embryon de l’observatoire des
exploitations familiales qui existe aujourd’hui. L’objectif était de maîtriser nos avoirs, nos pouvoirs et nos savoirs, trois dimensions constitutives de notre
identité, en mettant en place un travail rigoureux,
honnête et constructif. [...]
La capitalisation ne doit pas être un processus top-
down, un instrument théorique servant seulement
à faire des livres et des doctorats. Elle doit s’ancrer
dans la pratique, permettre de donner à voir ce qui
est fait ailleurs, que les résultats soient bons ou non.
Pour cela, il faut suivre des expériences, travailler
avec ceux qui les ont mises en place, et avec d’autres
acteurs en mesure de valider les observations et l’analyse. Puis il faut diffuser tout cela. Nous travaillons ensemble, nous regardons les résultats et nous tirons
les leçons : c’est cela qui fait tache d’huile. [...] Le
Roppa s’attèle de ce fait à mettre en place un système
régional de capitalisation maîtrisé par les paysans.
Il faut que nous arrivions à le monter, à le mettre en
valeur, car nous en avons besoin pour accompagner
l’évolution dans les dix années à venir. »

Pour en savoir plus sur l’observatoire des exploitations paysannes et ses résultats, lire p. 4-7 et p. 30-31.
Pour lire l’ouvrage « Nourrir les villes, défis de l’agriculture familiale » : http://www.cfsi.asso.fr/sites/www.cfsi.asso.fr/files/fdf-cfsi-nourrir-les-villes-20140925_1.pdf

Hélène Basquin
est chargée d’information
Agriculture et Alimentation au sein du CFSI.
Isabelle Duquesne
est ingénieure en
agriculture. Elle est responsable programme
Agriculture et alimentation au sein du CFSI.
Henri Rouillé d’Orfeuil est ingénieur agronome.
Il a notamment travaillé en France au ministère
des Affaires étrangères et au Cirad ainsi qu’à la
Banque mondiale.

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