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Niger : points de vue sur l’initiative 3N

En avril 2012, le Niger a adopté une nouvelle politique de
lutte contre l’insécurité alimentaire et nutritionnelle. Reposant
sur une approche décentralisée et multisectorielle, cette
stratégie se veut résolument novatrice. Mamoudou Hassane
(Haut commissariat à l’i3N) et Moussa Tchangari (Alternative
Niger) exposent leur point de vue sur cette initiative.

GDS : Dans quelle mesure l’initiative 3N (i3N) constitue-
t-elle une approche novatrice pour lutter contre
l’insécurité alimentaire et nutritionnelle au Niger ?

Mamoudou Hassane (MH) : Pour rappel, la Stratégie
de développement rural (SDR) avait été mise en place
en 2003, dans le contexte des politiques d’ajustement
imposées par la Banque mondiale et le FMI. L’i3N a
quant à elle été élaborée suite à l’adoption d’une nouvelle
stratégie considérant que c’est au Niger, et non à
ses partenaires, de définir ses priorités. Son caractère
novateur réside tout d’abord dans la vision qu’elle
porte : « Les Nigériens Nourrissent les Nigériens ».
Ensuite, elle place la sécurité alimentaire et nutritionnelle
au centre et puise dans l’ensemble des
politiques et stratégies nationales en lien avec ces
enjeux, y compris la SDR. Elle intègre les questions
de nutrition, de protection sociale, de réduction de
risques de catastrophes, d’accessibilité des ménages
à l’alimentation, de gestion et prévention des crises.
Un Haut commissariat à l’i3N a été conçu et rattaché
directement à la Présidence de la République afin de
mobiliser les différents ministères et de manifester
l’engagement fort des autorités.
Enfin, alors que la mise en œuvre de la SDR s’appuyait
sur l’échelle régionale et les services techniques,
l’i3N privilégie le niveau de la commune et confie
aux services techniques un rôle d’accompagnement
des paysans, pour qu’ils formulent eux-mêmes les
besoins et projets à financer.


GDS : En quoi consiste cette approche communale ?

MH  : La commune est le niveau d’identification,
de planification et d’exécution des interventions.
Chaque commune définit un plan d’actions, identifiant
les mesures à mettre en place pour résoudre
les problèmes de développement agricole et d’insécurité
alimentaire et nutritionnelle. On passe ensuite
en revue les programmes existant dans la commune
afin d’identifier les gap à combler, pour lesquels nous
mobilisons les budgets des communes et les appuis
du budget national et de nos partenaires. Des ressources
humaines sont déployées sur le terrain pour
renforcer les capacités d’intervention des communes.
Cette approche place les populations au cœur de la
dynamique de développement, pour les libérer de
l’esprit de dépendance vis-à-vis de l’aide qui a pu se
développer à la faveur des crises et des interventions
humanitaires.

GDS : La forte implication des partenaires du Niger
ne compromet-elle pas les efforts visant à briser cette
dépendance ?

MH : Ce qui avait manqué au Niger, c’est que l’État
lui-même assume le leadership des politiques. Pour
cela, il doit investir des ressources propres et renforcer
ses mécanismes de coordination, de suivi et d’évaluation
des financements et appuis. Nous y travaillons.
En ce qui concerne les financements, les prévisions
sur le budget national pour la campagne agricole
2011-2012 ont été respectées et celui-ci est sans commune mesure avec le budget des années antérieures.
Cependant, la crise sécuritaire au Sahel à partir de
2012 a contraint l’État à puiser dans les ressources
destinées aux secteurs sociaux et productifs (en particulier
l’agriculture) pour la sécurité du territoire.

GDS : Dans un pays régulièrement touché par des
crises alimentaires, n’est-il pas difficile de concilier
interventions d’urgence et actions de plus long terme ?

MH  : L’i3N a deux dimensions : le développement
agricole durable (73 % du budget) et le renforcement
de la résilience des populations vulnérables. Les 5
axes de l’i3N intègrent l’urgence et le développement.
Mais il est vrai que si nous avons réussi à mobiliser
près de 200 % des besoins à financer sur les actions
de prévention et de gestion des crises, nous sommes
en dessous des objectifs pour l’accroissement et la
diversification de la production.

GDS : Quelles mesures sont mises en œuvre pour
améliorer la résilience des populations vulnérables ?

MH  : Nous avons mis en place des subventions, en
particulier sur les intrants, plusieurs types de transferts
sociaux (transferts monétaires, transferts d’aliments
y compris les cantines scolaires, programmes
de travaux de haute intensité de main d’œuvre), des
exonérations de droits et taxes sur les machines et le
matériel destinés à l’agriculture ou sur des services
en appui au monde rural. Nous promouvons aussi
des pratiques familiales essentielles en matière de
nutrition et nous menons un travail visant à réduire
les coûts du carburant et de l’électricité.

GDS : Ces mesures touchent-elles les populations rurales
les plus pauvres ?

MH  : Il est certain que les mesures les plus efficaces
immédiatement pour toucher les plus pauvres sont
les distributions gratuites et ventes à prix modérés de
vivres pendant la soudure. Ces mesures permettent
d’éviter que ces populations ne s’endettent, décapitalisent
leurs moyens d’existence ou abandonnent
les travaux champêtres. Mais en dehors des ménages
extrêmement vulnérables, je suis contre la gratuité,
qui peut avoir des effets pervers et renforcer l’esprit
d’assistanat. Pour les ménages modérément vulnérables,
on doit rester dans une posture d’accompagnement,
en réduisant les coûts et en créant des facilités.

GDS : Comment expliquez-vous que le Niger connaisse
encore des crises alimentaires, malgré les ressources et
les efforts importants consacrés à lutter contre la faim ?

Moussa Tchangari : Il est vrai que plusieurs initiatives
ont été lancées, mais on ne peut pas dire que
des ressources importantes ont été investies dans
le secteur agricole. Si le Niger connaît des crises
alimentaires, c’est justement parce qu’il n’investit
pas assez de ressources pour lutter contre la faim et
soutenir la production agricole. Il faut accroître les
investissements publics. C’est une question de volonté
politique. Le Niger dispose de ressources non
négligeables, notamment minières, et notre constitution
est claire sur ce point : ces ressources doivent
servir à développer des secteurs prioritaires, comme
l’agriculture, l’élevage, l’éducation, la santé.

GDS : L’i3N constitue-t-elle une approche très différente
de celle qui prévalait avant ?

MT  : La SDR mettait le focus sur la lutte contre la pauvreté
et elle englobait l’ensemble du développement
rural ; tandis que l’i3N se concentre sur la sécurité
alimentaire et n’accorde pas assez d’importance à
certains aspects du développement rural, comme
l’hydraulique, les infrastructures routières ou les
services sociaux en milieu rural. Ensuite, l’i3N, avec
son slogan « les Nigériens Nourrissent les Nigériens »,
se présente comme un changement de vision, mais le
financement de l’i3N repose toujours principalement
sur des ressources extérieures.

GDS : L’i3N concilie-t-elle bien interventions d’urgence
et actions de plus long terme ?

MT  : Cela reste à voir dans les années à venir car l’i3N
est récente. Mais nous avons globalement au Niger
un problème de fond à ce niveau-là. Une évaluation,
conduite du temps de la SDR, a montré que le volume
d’argent consacré à la gestion des crises dépasse de
loin les investissements dans le développement. Selon
nos calculs, 404 milliards de CFA ont été dépensés
pour gérer les crises alimentaires de 2011 et 2012 alors
que de 2007 à 2010, l’ensemble des dépenses pour
tout le secteur rural s’élevait à 302 milliards. Si on
ne fait que gérer les crises, on ne pourra pas sortir
de ce cercle vicieux de dépendance.

GDS : Comment éviter cette situation dans un pays
régulièrement exposé à des crises alimentaires ?

MT  : Si on soutenait suffisamment la production
agricole, on n’aurait pas des crises alimentaires tous
les 2 ans. Investir dans la production irriguée nous
permettrait de mieux faire face aux aléas climatiques.
Consacrer plus de ressources à l’élevage contribuerait
à améliorer la résilience des populations. C’est un
secteur clé pour sortir les ménages de la pauvreté et
il contribue fortement à l’économie du pays. Pourtant
il est délaissé par l’État.

GDS : Selon vous, le ciblage des zones et populations
prioritaires pour les actions en faveur de la résilience
est-il performant ?

MT  : Il y a un véritable problème de ciblage, qu’il
s’agisse des actions d’urgence ou de développement.
D’après nos analyses, les services sur le terrain ne
disposent pas de moyens de fonctionnement suffisants.
Or ce sont ces services qui sont sollicités par
les producteurs afin de porter leurs projets, et qui
sont chargés d’analyser la situation des communautés
locales. L’i3N affirme que les communes sont la
porte d’entrée. Mais, concrètement, le transfert des
compétences, même dans les domaines où il est
effectif, ne s’est pas accompagné d’un transfert de
ressources. Or sans ressources, on ne peut rien faire
de concret.

Les données utilisées
dans les graphiques sont
extraits de la présentation
réalisée par le Haut
commissariat à l’i3N, lors
d’un atelier organisé en
juin 2013 à Ouagadougou
sur l’état d’avancement des
Programmes nationaux
d’investissements agricoles
(Pnia) des pays membres
de la Cedeao.

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