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Les exploitations familiales d’éleveurs à travers les enquêtes de l’Apess

L’Apess a récemment mené, avec le sociologue Loïc Barbedette,
des enquêtes auprès des exploitations familiales
d’éleveurs au Sahel. Ce travail apporte des éléments sur la
situation de ces exploitations, les difficultés auxquelles elles
sont confrontées, ainsi que les stratégies de sécurisation développées
par les populations.

GDS : L’Apess a réalisé des enquêtes sur les exploitations
familiales (EF) d’éleveurs. Quels en étaient les
objectifs et la méthode ?

Ibrahima Aliou (AI) : L’Apess a mené en 2010 et en
2013 un travail d’enquêtes auprès de 130 familles dans
9 pays en zone sahélienne et en zones de savane (Burkina Faso, Cameroun, Guinée-Bissau, Guinée-
Conakry, Niger, Nigeria, Mali, Sénégal, Tchad). Ce
travail a été fait avec la méthode des « bilans simplifiés
 » : on cherche à estimer le taux de couverture des
besoins de base de la famille en déterminant pendant
combien de mois et de jours la famille a pu couvrir
ses dépenses avec la production agropastorale de
son exploitation. Ce taux peut être égal, supérieur
ou inférieur à 12 mois.

GDS : Quels sont les enseignements de ces enquêtes ?

Loïc Barbedette (LB) : Tous les éleveurs visités
sont d’une façon ou d’une autre liés à la tradition.
Ce sont des éleveurs de bovins pour qui la vache
n’est pas une marchandise (ils ne vendent des bovins
qu’en dernier recours) et qui accordent une grande
valeur au lait, ils pratiquent un élevage mobile et ils
sont attachés aux valeurs de la culture pastorale. Ces
études montrent cependant que leurs modes de vie
et de conduite de l’élevage ont constamment évolué.
La plupart sont passés du pastoralisme à l’agropastoralisme.
Leur production agricole est essentiellement
autoconsommée, ce qui permet aux éleveurs
de sécuriser leur famille, mais aussi leur cheptel en
allégeant les prélèvements sur le troupeau. L’élevage
apporte les revenus monétaires dont ils ont de plus en
plus besoin pour couvrir leur consommation, qui a
évolué en même temps que leurs modes de vie quand
ils se sont sédentarisés. Ainsi ces exploitations sont
de plus en plus fortement insérées au marché, mais
les éleveurs font aussi de nombreux dons (à caractère
social ou religieux) et consomment directement, dans
des proportions variables selon les exploitations, une
part de ce qu’ils produisent. Les technologies qu’ils
utilisent se sont également transformées. Le troupeau
de bovins demeure néanmoins la référence de leur
système de production.

GDS : Et en termes de sécurisation alimentaire et
économique ?

IA  : En zone sahélienne, la moyenne du taux de couverture
des besoins de base est de 8 mois et 15 jours,
tandis qu’il est de 10 mois et 26 jours en zone de savane
 : dans ces deux zones, la plupart des familles n’arrivent pas à atteindre la sécurité alimentaire de
leur famille avec leurs seules productions agricoles et
pastorales, même si dans ces deux zones des familles
sont largement excédentaires.

LB  : 80 % des exploitations analysées ont un taux
de couverture inférieur à 12 mois. Pourtant, elles
sont assez peu endettées. Ceci s’explique d’abord par
le fait qu’elles ont une « réserve de sécurité » : leur
troupeau. En cas de difficulté, elles peuvent vendre
un animal. Mais cela s’explique surtout par le fait
qu’elles ont des « stratégies de compensation » assez
efficaces : activités non agricoles et non pastorales
(principalement le commerce de bétail, mais aussi
toute une gamme d’activités dans d’autres secteurs,
qui sont exercées souvent par les femmes), apports des
membres de la famille partis en ville ou en migration.
Dans plusieurs cas, ces apports sont supérieurs à ceux
de l’élevage et de l’agriculture réunis. Faible taux de couverture ne signifie donc pas nécessairement pauvreté.
Mais ces études révèlent aussi autre chose : si
l’on chiffre la valeur brute de la production animale
et végétale vendue et autoconsommée, on voit que
ces 130 exploitations ont apporté en un an près d’1
milliard de francs CFA aux économies de la Cedeao
et de la Cemac. Mais une grande partie de cette richesse
ne leur a pas profité : elle a été captée par des
intermédiaires, absorbée par des taxes, dépensée en
charges de production, ou excessivement recyclée en
dépenses de consommation (on est par exemple impressionné
par le montant des dépenses de téléphone
qui excèdent dans certains cas 1,5 million de francs
par an). Ces exploitations bénéficient donc mal des
fruits de leur élevage et de leur agriculture, ce qui
pose la question des règles du jeu économiques et des
politiques actuelles, qui ne leurs sont pas favorables.


GDS : Quels sont les facteurs de vulnérabilité de ces
populations ?

IA  : Tout d’abord, les sécheresses répétitives que vit
le Sahel depuis une dizaine d’années ont fortement
fragilisé les éleveurs, qui ont pour certains perdu
beaucoup de leurs animaux. Or, chez un éleveur il y
a un seuil lié à la taille du troupeau en dessous duquel
il ne peut plus reconstituer son capital et rentre
dans une précarité sociale, culturelle et économique.
Ensuite, l’insécurité et le vol de bétail constituent
aussi un facteur de vulnérabilité.

LB  : Ce qu’il faut comprendre, c’est que cette pauvreté
n’est pas seulement économique : la perte du
troupeau est aussi source de déconsidération sociale
et de détresse psychologique. Cette forme de vulnérabilité
est différente de celle de l’agriculteur. Si une
année de bonne récolte peut permettre à l’exploitation
familiale agricole de rebondir rapidement après
des années difficiles, la reconstitution d’un troupeau
demande plusieurs années et peut même devenir
impossible dans certains cas. D’autres facteurs que
les sécheresses ou le vol fragilisent ces exploitations :
l’accès à l’espace et la qualité des ressources naturelles,
le poids des charges de production, les savoir-faire
(notamment souvent absents chez les fonctionnaires
qui se lancent dans l’élevage), le poids des dépenses
de consommation. On relève dans ces enquêtes que
les femmes chef d’exploitation ont en moyenne des
taux de couverture de trois mois plus faibles que les
hommes et que les jeunes chefs d’exploitation ont
de meilleurs résultats que leurs aînés. On constate
également que l’entente (au sein de la famille, avec
le voisinage) est un facteur essentiel de réussite de
l’exploitation familiale.
Aucun facteur n’explique à lui seul la bonne ou la
mauvaise performance des exploitations familiales
étudiées. Certaines ont de très bons résultats bien
qu’elles n’aient que de toutes petites superficies et inversement
 ; parmi celles qui ont les meilleures performances
on trouve des exploitations qui utilisent des
technologies très avancées et d’autres qui travaillent
selon les méthodes traditionnelles. Ce qui paraît en
réalité le plus déterminant dans les performances de
l’exploitation, c’est l’aptitude de l’exploitant à composer
avec différents facteurs, c’est à dire la pertinence
de sa stratégie. C’est là que réside le secret de la « résilience
 » de ces exploitations familiales.

GDS : Quelles sont les stratégies de ces exploitations
familiales ?

LB  : Certaines privilégient la recherche de la sécurité
et d’autres l’augmentation des revenus. Elles utilisent
dans des proportions et des combinaisons variables les
ressources de neuf leviers principaux. Elles peuvent
privilégier trois types de leviers économiques : l’élevage,
l’agriculture et/ou les activités non agropastorales.
Elles les combinent avec trois types de leviers
sociaux : la gestion interne de l’exploitation familiale,
la solidarité familiale externe (avec les apports de la
diaspora), et dans certains cas les ressources de la
religion (notamment pour les éleveurs de familles
maraboutiques). Certaines exploitations ont également
accès à des leviers sociopolitiques : celui des
pouvoirs locaux, celui des associations et celui des
aides publiques ou privées, mais on constate que ces
dernières parviennent peu aux éleveurs.

GDS : Quelles sont les limites de ces stratégies ?

LB : Ces exploitations utilisent à fond et de façon
très efficace à court terme le levier de la mobilité de
l’élevage. Mais cette mobilité en conduit certaines à
s’établir dans des espaces où leurs conditions d’existence
sont difficiles : aucun accès à la terre, taxation
excessive, conflits fréquents. On constate alors que
ces exploitations pourtant riches ont beaucoup de
mal à faire des projets et réalisent très peu d’investissements
car elles sont trop insécurisées. De façon
générale l’environnement économique et politique
ne favorise pas la réussite des stratégies des éleveurs :
contraintes dans l’accès à l’espace et aux ressources,
législation foncière défavorable, mauvais accès au
marché, insuffisante diversification de l’économie
et des emplois locaux et absence de politique de développement
local, inadaptation de l’offre de crédit,
carence des politiques d’aménagement du territoire…

IA : Certes, des efforts sont faits par les États, les
institutions régionales et les partenaires techniques
et financiers pour soutenir le secteur de l’élevage.
Mais, force est de constater que ces efforts ne sont
pas suffisants. Sur le plan des apports par exemple,
la part qui va à l’élevage dans les appuis et les investissements
au secteur rural ne dépassent pas les 5 à
7 %. Par ailleurs le secteur de l’élevage n’a commencé
à entrer dans les réflexions et les politiques que ces
dernières 10 années. Quand on regarde les politiques
de l’élevage dans les pays où elles existent, ce sont
plus des politiques qui tentent de réglementer le déplacement
des animaux et le commerce du bétail que
des politiques volontaristes pour appuyer le secteur
et permettre son développement.

Les éléments de cet
article ont été extraits
d’entretiens disponibles
dans leur intégralité sur le
site d’Inter-réseaux.

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