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L’Alliance « Agir » : une opportunité pour les populations vulnérables au Sahel ?

L’Alliance globale pour l’initiative résilience — Sahel et
Afrique de l’Ouest (Agir) vise l’éradication de la faim et de
la malnutrition dans cette région d’ici 20 ans. À court terme,
son objectif est de renforcer la résilience des ménages et communautés
vulnérables. Entretien avec des responsables de la
Commission européenne.

GDS : Pourquoi l’alliance Agir a-t-elle été lancée ?

Philippe Thomas & Zoltan Agai : Le Sahel a connu
ces dernières années des crises alimentaires qui n’ont
plus rien à voir avec celles des années 70 ou 80, qui
étaient liées aux grandes sécheresses. Les dernières
crises sont récurrentes et chroniques : nous sommes
face à des populations qui, au moindre choc économique
ou climatique, se retrouvent en insécurité
alimentaire grave. Au niveau de la Commission
européenne, on s’est ainsi retrouvé à dépenser la
majorité des fonds disponibles pour répondre aux
crises et non pour les prévenir, alors même qu’il est
prouvé que les dépenses en faveur de la prévention
des crises sont beaucoup plus efficaces que celles destinées
à les gérer. C’est dans ce contexte qu’est née
l’Alliance Agir. Une feuille de route a été adoptée le 9
avril 2013 à Paris. Il s’agit d’un document consensuel,
reprenant les grands objectifs et priorités de tous les
acteurs impliqués dans la gestion et prévention des
crises alimentaires en Afrique de l’Ouest.

Hélène Berton & Jan Eijkenaar : Un autre aspect
essentiel qui a conduit à l’élaboration d’Agir
concerne le renforcement et la protection du capital
humain au Sahel. Si les politiques de la région se focalisent
davantage, depuis ces 2-3 dernières années,
sur le développement social et humain, des efforts
particuliers sont nécessaires pour l’amélioration des
mécanismes de protection sociale, de la disponibilité
et de l’accessibilité aux services essentiels, avec une
attention particulière portée aux droits des femmes.
Car dans un contexte de taux de croissance de la
population au Sahel très élevé, le potentiel de développement
des enfants à naître, et donc des pays
concernés, est sérieusement affecté par la malnutrition
qui touche les facultés cognitives et physiques
de manière irréversible.


GDS : N’y a-t-il pas un risque qu’en étant très consensuelle,
Agir ne soit difficile à mettre en oeuvre ?

PT & ZA : Certes, les préoccupations de chacun ont
été incluses mais l’ensemble reste cohérent, avec une
priorisation des objectifs autour de 4 grands piliers.
Il faut ensuite souligner que cet aspect consensuel
constitue la force d’Agir, et non sa limite. Agir est
une alliance politique : sa valeur ajoutée est de réunir
les États, les partenaires techniques et financiers, la
société civile, les institutions régionales, le secteur
privé, les agences des Nations unies et les ONG autour
d’une même table pour discuter des enjeux clés de
la région. L’idée d’Agir n’est pas d’imposer un nouveau
programme à la région. Ce qui ne veut pas dire
qu’il n’y a pas de réalités financières. Dans le cadre
de son 11e Fonds européen de développement (Fed),
qui coïncide avec la mise en œuvre de la feuille de
route d’Agir, l’UE va augmenter significativement
l’enveloppe consacrée à la sécurité alimentaire : elle
a ainsi décidé d’allouer 1,5 milliard d’euros entre 2014
et 2020 à des programmes régionaux et nationaux en
vue d’élaborer et de mettre en œuvre des stratégies
nationales de résilience dans la région. Cela représente
une somme importante même s’il est évident
qu’elle ne sera pas suffisante pour tout faire.

HB & JE : Il existe déjà d’autres initiatives qui
supportent Agir et en même temps y contribuent.
L’initiative Sun (Scaling-Up Nutrition) par exemple
suit une approche similaire dans la construction de
consensus, de réseaux nationaux et d’approche multisectorielle.
Au Niger, l’initiative 3N a été conçue
dès le départ comme un programme multisectoriel
intégré, dépendant d’un Haut Commissaire rattaché
à la Présidence.

GDS : Comment va s’effectuer la priorisation des
actions ?

HB & JE : L’idée est d’orienter les programmes de
façon équitable autour des 4 objectifs principaux. Il
est encore trop tôt pour dire si le lancement d’Agir
a permis de réorienter l’implication des acteurs vers
des programmes en faveur de la résilience. On peut
toutefois déjà constater que l’objectif 3 (améliorer
durablement la productivité agricole et alimentaire)
concentre plus d’attention que les autres.

GDS : Comment s’assurer que les programmes et politiques
mis en œuvre dans la région dépassent le soutien
à la production et à l’augmentation de la productivité,
pour englober des mesures visant à réduire la pauvreté
et la faim des populations les plus pauvres ?

HB & JE : Il s’agit en effet d’un défi, dans la mesure
où les commissions de l’Agriculture de la Cedeao et
de l’Uemoa, qui pilotent l’initiative Agir au niveau
régional, ont mis l’accent sur ces aspects de production
et de productivité. Ceci étant dit, l’orientation
d’Agir va vraiment se jouer au niveau des États, car
c’est à cette échelle que les programmes ont des implications
concrètes pour les populations vulnérables.

PT & ZA : Cette question des populations très vulnérables
représente en effet un défi, dans la mesure
où il s’agit traditionnellement d’un enjeu peu investi
par les acteurs du développement et les États. On se
situe davantage dans une logique humanitaire. Nous devons trouver le bon équilibre entre la volonté de la
région d’insister sur la production agricole, et les enjeux
sociaux et humanitaires de court et moyen terme.

GDS : Comment trouver cet équilibre ?

PT & ZA : L’intérêt essentiel d’Agir, c’est de réunir
tous les partenaires autour de la table. L’UE a joué un
rôle de catalyseur et de médiateur, et doit continuer
à assumer ce rôle. Dans le dialogue avec les États,
nous devons insister sur ces enjeux plus « sociaux ».

HB & JE : Il existe une volonté de la région d’intégrer
ces enjeux sociaux. Lors de la réunion de lancement
des déclinaisons nationales d’Agir à Cotonou en
août 2013, à laquelle 13 délégations multisectorielles
des pays concernés ont participé, plusieurs participants
ont souligné l’importance de rompre avec les
approches conventionnelles (qui souvent ne visent à
soutenir qu’un seul secteur et ne considèrent pas assez
les effets sur les populations les plus vulnérables et
affectées) et souhaité que leur pays se concentre sur
une approche plus large de la résilience, multisectorielle
et intégrée avec des méthodes de ciblage solides.

GDS : Les États et institutions ouest-africains se sont-ils
approprié Agir ?

PT & ZA  : Agir n’est pas une énième initiative poussée
par les bailleurs de fonds. Autour de la table des
discussions, les États et les organisations régionales
sont présents et enthousiastes. Notre rôle, en tant que
bailleurs, est d’appuyer les États afin qu’ils puissent
tenir leurs engagements. Nous n’avons pas pour objectif
de nous substituer aux États dans la réponse
aux crises, ce qui n’aurait aucun sens.

HB & JE  : Beaucoup d’observateurs pensent qu’Agir
est une initiative européenne, mais elle est entre les
mains de la gouvernance ouest-africaine. Néanmoins,
il est vrai qu’il existe certains risques : on remarque
qu’Agir est de plus en plus perçue comme une initiative
parmi d’autres et de moins en moins comme
une alliance globale ou une fédération d’initiatives.
Cette évolution marque peut-être une baisse d’intérêt
pour la réalisation des objectifs d’Agir, qui implique
des changements drastiques, situés bien au-delà des
zones de confort en matière de gouvernance. Car
in fine, l’objectif de réintégrer les populations marginalisées
dans le système économique et social est
fondamentalement lié à des notions d’équité et de
transparence. Cela implique de véritables transformations
sociales.

Agir : qu’en disent les OP ouestafricaines  ?

Kalilou Sylla (Roppa) : « Agir est un agenda européen,
répondant au besoin de trouver un meilleur
équilibre, notamment financier, entre Echo et
la Devco. C’est à partir de là qu’Agir a été élaborée,
avant d’être transférée à l’Afrique de l’Ouest. Mais
il faut bien reconnaître qu’Agir pose une question
importante : pourquoi a-t-on encore si souvent des
crises alimentaires au Sahel, alors qu’on a investi
autant d’argent ? Comment faire pour sortir de
cette situation ? En ce sens, cet agenda a tout son
sens pour nous. Nos institutions régionales ont
repris le leadership sur l’initiative Agir et j’espère
que ce leadership va se confirmer. Agir oui, mais à
la condition que l’initiative s’inscrive dans l’agenda
de l’Ecowap. »

Ibrahima Aliou (Apess) : « Nous avons été associées
à toutes les réunions dans le cadre d’Agir.
Et notre position, qui est aussi celle de toutes les
organisations de producteurs, est que cette initiative
doit s’intégrer dans le cadre de l’Ecowap, qui
est un contrat social pour l’ensemble des acteurs
de la région. Nous avons défendu cette position et
avons eu gain de cause. La Cedeao doit être le leader
et le porteur de l’initiative pour qu’elle puisse être
bénéfique pour les exploitations familiales. Sinon,
ce sera un échec. »

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