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Construire la résilience des ménages grâce à la gestion durable des terres

L’ampleur de la dégradation des terres dans les pays
ouest-africains nécessite de développer les techniques de
gestion durable des terres, qui ont déjà prouvé leur efficacité.
Cet article évalue les effets d’une telle mise à l’échelle sur
la résilience des populations, ainsi que ses coûts et bénéfices
pour les pays.

Les pays sahéliens sont particulièrement sujets
à la dégradation des terres. Au Niger, ce
sont plus de la moitié des terres agricoles qui
sont considérées comme dégradées, au Burkina Faso
et au Sénégal, plus du tiers (Études Glasod 2003,
et Lada 2011). Cette dégradation des
terres a des impacts importants sur le niveau de la
production et des revenus des agriculteurs. Globalement
pour l’ensemble de l’Afrique subsaharienne
les pertes de revenus sont évaluées annuellement à
9 milliards de dollars américains (TerrAfrica). Cette
dégradation joue un rôle indéniable dans les déficits
céréaliers chroniques, les chocs de prix et de production,
et les crises alimentaires auxquels sont exposés
les pays et populations de la région.

Gestion durable des terres : des techniques qui
ont fait leurs preuves

Face à cette situation, et dès
les sécheresses des années 70 et 80, les pays du Sahel
ont entrepris de vastes chantiers de restauration des
terres, via les techniques classiques de gestion durable
des terres (GDT), comme les ouvrages de conservation
des eaux et des sols, et la protection des arbres
dans les terroirs. Plus récemment, dans le cadre du
processus TerrAfrica, certains ont élaboré des cadres
stratégiques d’investissement pour la GDT. Ils ont
également, dans le cadre de la politique agricole de
la Cedeao, élaboré des plans nationaux d’investissement
agricoles intégrant cette question.

TerrAfrica est une plateforme mise en place en 2005 visant à promouvoir une gestion durable des terres, efficiente et mise en oeuvre par les pays eux-mêmes. Impulsée par les pays, elle dépend du leadership et des engagements souscrits par les pays d’Afrique subsaharienne : www. terrafrica.org/fr/home


Les techniques mises en œuvre ont largement montré
leur efficacité, en particulier dans certaines zones
du Sahel qui commencent, depuis quelques années,
à « reverdir ». Sur près de 5 millions d’hectares au
Niger et plusieurs centaines de milliers d’hectares
au Sénégal et Mali, les paysans ont adopté massivement
les techniques de régénération naturelle assistée
(cf. encadré), face à la dégradation des rendements.
L’Acacia albida constitue l’espèce phare de ces zones,
arbre « miracle » qui permet de fixer de l’azote dans
le sol tout en fournissant du fourrage en saison sèche.
L’effet brise vent est également fondamental dans ces
terroirs auparavant dénudés. Ailleurs, sur le plateau
central du Burkina Faso ou encore la zone de Tahoua
au Niger, des techniques antiérosives (cordons pierreux,
demi lunes, banquettes) et de restauration des
sols par la technique du zaï ont permis d’améliorer
la fertilité sur des centaines de milliers d’hectares (cf. Grain de Sel n°49).
Ces différentes techniques ont permis d’augmenter
significativement la production agricole à l’hectare,
de 40 à 120 %. Appliquées dans des zones en amont
des cultures comme dans la zone des plateaux du Sud
Ouest du Niger, elles protègent les champs.

Lexique

La technique du zaï consiste à creuser de petites
cuvettes dans les champs avant les premières pluies,
afin de retenir les eaux de ruissellement. On y dépose
de la matière organique voire un peu d’engrais
pour créer des conditions favorables à la plante.
Les demi-lunes sont de grandes cuvettes en forme
de demi-cercle où la terre de déblai est déposée sur
le demi-cercle. Elles permettent de capturer l’eau
de ruissellement et peuvent également recevoir de
la matière organique.
Les cordons pierreux sont constitués de pierres disposées
le long des courbes de niveau, ralentissant le
ruissellement de l’eau, augmentant son infiltration
et permettant de capturer les sédiments.
Les fosses fumières consistent à faire décomposer la
matière organique (animale et végétale) dans une
fosse creusée ou dans un bassin construit hors sol.
La régénération naturelle assistée (RNA) consiste
à promouvoir et à protéger les jeunes pousses des
espèces ligneuses dans les champs de culture, afin
de favoriser la régénération des sols dégradés et de
créer un système agro-forestier aux multiples usages.

Ces techniques éprouvées sont reproductibles et
maîtrisables par les populations rurales sahéliennes,
y compris les producteurs à faibles revenus, avec un
minimum de subvention pour les outils, la main
d’oeuvre et l’encadrement nécessaires. Quels seraient
les impacts de leur mise à l’échelle pour les populations
pauvres du Sahel ?

Croiser profils HEA et données sur la GDT pour
créer des plans de résilience « par le bas »

La
méthode proposée retient des travaux HEA plusieurs
données concernant les ménages : nombre de
membres, taille des parcelles de cultures vivrières,
informations sur les principaux chocs auxquels est
exposé le ménage et sur ses stratégies d’adaptation.
Elle calcule la production moyenne annuelle de ces
ménages, à partir des rendements moyens des cultures
produites et de la taille des parcelles. Elle documente
ensuite des informations sur la GDT dans la zone
du ménage : techniques de restauration des sols les
plus adaptées et potentiel des techniques retenues
en termes de hausse de rendement. Ce potentiel est
connu à partir des observations de terrain.

À partir de ces éléments, il est possible de déterminer
si les techniques de GDT retenues permettent aux ménages de mieux assurer leur sécurité alimentaire.
Un chiffre clé est utilisé pour arriver à ces conclusions
 : au Sahel, les besoins alimentaires sont estimés
à 200 kg/personne/an. Cette moyenne tient compte
de l’allure des pyramides des âges.

L’analyse proposée ici se focalise sur les groupes
les plus vulnérables, les très pauvres et les pauvres,
selon les enquêtes HEA. Ces ménages représentent
en général 60 % de la population rurale des pays
ouest-africains. Nous prenons l’exemple de 3 cas :
ménages très pauvres à Tahoua au Niger, ménages
très pauvres à Kaya au Burkina Faso, ménages pauvres
à Madarounfa au Niger.


Dans la plupart des cas, l’introduction de techniques
de GDT permet aux ménages très pauvres
et pauvres de ne plus être dans une situation de déficit
céréalier et ainsi de ne plus être contraints de
vendre leur capital pour faire face à leurs besoins
alimentaires. Même en cas de mauvaise année, il a
été observé que les rendements des terres restaurées
étaient plus élevés que ceux de terres non restaurées :
la GDT atténue également les chocs de production.

Mettre en place des subventions ciblant les populations
vulnérables afin de leur permettre de restaurer
leurs terres contribuerait ainsi à améliorer la
sécurité alimentaire de ces ménages à court terme et
leur permettrait, sur le plus long terme, de s’adapter
aux problèmes de désertification et de changement
climatique.

Bien sûr, étendre les pratiques de GDT ne suffira
pas à sortir tous les ménages de la pauvreté et de l’insécurité
alimentaire et nutritionnelle. Dans certaines
régions sahéliennes, des alternatives économiques à
l’agriculture doivent être développées pour les ménages
les plus pauvres, car les micro-exploitations
dominent les structures de production. Le foncier est
alors un facteur déterminant de l’insécurité alimentaire
et introduire des techniques de GDT ne suffiront
pas, comme le montre l’étude croisée des données des
profils des ménages et du potentiel des techniques de
GDT dans le cas des ménages pauvres de Madarounfa.
Plus généralement, d’autres actions doivent être menées
parallèlement à la mise en oeuvre de techniques
de GDT, dans le domaine de la santé et de la nutrition
ou encore de l’accès au marché et au crédit.

Il n’en reste pas moins vrai que, au regard de l’ampleur
et des impacts de la dégradation des terres et
du potentiel de la GDT pour la sécurité alimentaire
et nutritionnelle des populations, les techniques de
GDT doivent être étendues. Le type d’analyse proposé
ici pourrait permettre la conception d’un plan
de résilience « par le bas », agrégeant les solutions,
commune par commune. Une fois le champ des possibles
analysé par zone socio-économique (ou « zone
de moyens d’existence », selon la terminologie HEA),
il serait possible de calibrer un plan « résilience » national
sur une base pluriannuelle en faisant jouer à
plein les communes dans le cadre de leurs nouvelles
fonctions issues du processus de décentralisation.

Une mise à l’échelle dont les bénéfices dépasseraient
largement les coûts

Une telle mise à l’échelle
comporte bien sûr des coûts ; elle nécessite notamment
de permettre aux populations les plus vulnérables
d’accéder à ces techniques, et donc de disposer des
outils et de la main d’œuvre nécessaires. Une analyse
prospective des coûts et bénéfices des différentes
techniques de GDT est possible, à l’échelle nationale.

Une fois les options de GDT possibles analysées,
en fonction du niveau de dégradation, des types de
sols, de l’évolution des indicateurs climatiques et
de la topographie, les coûts des techniques retenues
sont renseignés, ainsi que leur potentiel (minimal)
en termes de hausses de rendement, en se fondant
sur ce qui a été observé dans la région. En fonction
des gains et coûts estimés, de la capacité d’absorption
des acteurs publics et privés et des tendances
démographiques, il est ensuite décidé des superficies
à traiter. Divers ratios sont enfin calculés, sur la
base des gains permis par les productions additionnelles
 : taux de retour sur investissement, nombre de
personnes nourries en plus à partir des productions
nationales, économies sur la facture d’importation.


Dans le cas du Burkina Faso, l’effort proposé présente
un coût de près de 170 millions de dollars, ce
qui appelle plusieurs remarques. Tout d’abord, cette
somme est du même ordre que celles déployées annuellement
dans le cadre du traitement des crises alimentaires
dans un pays sahélien de taille moyenne.
Or les techniques de GDT permettraient de dépasser l’urgence et la gestion des crises pour renforcer durablement
la résilience des populations.

Ensuite, selon ces calculs, une telle mise à l’échelle
permettrait de nourrir 1 256 000 personnes supplémentaires.
Il s’agit bien sûr d’une estimation, mais
qui s’appuie sur plusieurs hypothèses solides. D’une
part, les hausses de rendement retenues pour l’analyse
ne sont pas particulièrement élevées par rapport à ce
qui est observé dans les faits. D’autre part, dans la
mesure où ces techniques cibleraient en priorité les
producteurs vulnérables, peu connectés au marché
et ne produisant pas suffisamment pour se nourrir,
la hausse de production devrait avoir un impact direct
sur le niveau de consommation des ménages.

Enfin, une telle hausse de la production équivaut à
une diminution potentielle de la facture d’importation
de près de 143 millions de dollars si on valorise
la tonne de ce riz importé à 600 $. Certes, le riz et le
sorgho ne sont pas entièrement substituables, mais
la crise de 2008 a montré qu’ils le devenaient en cas
de forte hausse des prix du riz importé. La région
ouest-africaine importe tous les ans près de 10 millions
de tonnes de céréales, dont deux tiers de riz.
Sans efforts renouvelés pour une production vivrière
durable et en augmentation, elle sera dans le moyen
terme très vulnérable aux chocs de prix provenant
du marché international.

Renforcer l’accent sur la GDT dans les politiques
agricoles des pays sahéliens

Les résultats de l’analyse
montrent ainsi que la mise à l’échelle de la GDT
doit constituer un axe fortement doté des politiques
agricoles des pays sahéliens. Elle permettrait d’améliorer
la résilience des populations vulnérables, tout
en offrant une option réaliste sur les plans techniques
et budgétaires. Cette mise à l’échelle doit se faire
cependant en respectant et systématisant certains
principes :
- Mixer GDT et apport raisonné d’engrais chimiques,
car la gestion de la fertilité des sols au Sahel ne peut
pas se faire seulement avec des actions classiques
de GDT. Par ailleurs l’apport d’engrais permet
d’augmenter sensiblement les rendements.
- Renouveler les associations de techniques de GDT
pour la restauration de certaines zones agro-écologiques
 : les techniques largement diffusées après
les sécheresses des années 1970 et 1980 doivent être
revisitées pour s’adapter aux nouvelles tendances
du climat.
- Faire un plaidoyer large sur le potentiel des techniques
de GDT et leur mise à l’échelle dans le cadre
des politiques agricoles, en associant fortement la
société civile, les organisations paysannes, la recherche,
les services techniques nationaux.
- Créer des fonds d’adaptation au changement climatique
et de lutte contre la désertification dans
le cadre des politiques agricoles régionales, de
l’Uemoa et de la Cedeao, pour soutenir les bonnes
pratiques et l’effort d’investissement à moyen terme
des États.

Pour plus d’information
sur les bonnes pratiques de
gestion durable des terres
au Sahel, voir la plateforme
gestion durable des terres
et changements
climatiques du CILSS : www.agrhymet.ne/portailCC

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