fr Inter-réseaux Développement rural fr Inter-réseaux Développement rural

Accueil

Comment financer des politiques en faveur des ruraux pauvres ?

Comment financer les politiques en faveur des plus démunis
 ? Les États disposent-ils de marges de manœuvre suffisantes
 ? L’aide internationale et le secteur privé offrent-ils
des opportunités ? Plusieurs personnes de diverses institutions
apportent quelques éclairages sur ces questions.

GDS : En 2003 à Maputo, les États africains se sont
engagés à allouer au moins 10 % de leur budget à l’agriculture,
afin de réduire de moitié l’extrême pauvreté
et la faim d’ici 2015 ou 2020. Ces engagements ont-ils
permis d’accroître les financements en faveur de la
sécurité alimentaire ?

Alain Sy Traoré : Il y a eu des progrès en termes de
quantité des investissements publics dans l’agriculture,
mais on peut s’interroger sur leurs impacts sur
la sécurité alimentaire. Les ressources comptabilisées
dans la part des budgets alloués à l’agriculture ont-elles
concrètement été investies dans les exploitations
agricoles, en particulier familiales ? Ou ont-elles servi
à acheter des véhicules, à financer des experts et à
payer les salaires des fonctionnaires qui travaillent
sur les questions agricoles et alimentaires ? Ensuite,
la déclaration de Maputo dit bien « au moins » 10 %.
On peut aller au-delà, même si tous les États n’ont
même pas atteint cet objectif, 10 ans après Maputo.

Moussa Kaboré : Ces 10 % de Maputo ne doivent
pas être une limite. Au Burkina Faso, nous avons mené
une évaluation qui a montré qu’il faudrait doubler
les dotations publiques actuellement allouées au secteur
agricole (qui représentent aujourd’hui 14 % du
budget total) pour atteindre un taux de croissance
agricole de 6 %. Le problème, c’est que les ressources
publiques sont sous contraintes. Il est donc important
pour l’État de tirer au mieux parti de l’appui de
ses partenaires et de l’implication du secteur privé.
L’État ne peut pas tout faire seul.

GDS : Est-il possible de mobiliser davantage le secteur
privé dans des politiques visant à lutter contre l’insécurité
alimentaire des populations ?

AST  : Il ne faut pas avoir peur de l’implication du secteur
privé. Mais nous n’avons toujours pas trouvé les
mécanismes permettant d’attirer les investissements
privés dans l’agriculture vivrière et les exploitations
familiales, pour qu’ils aient des impacts en termes
de sécurité alimentaire.

GDS : La Nouvelle Alliance pour la sécurité alimentaire
et nutritionnelle, lancée par le G8 en 2012, peut-elle
permettre d’impliquer davantage le secteur privé dans
l’agriculture afin de lutter contre la faim, notamment
des plus pauvres ?

AST  : Globalement, je ne crois pas en l’existence d’un
secteur privé philanthrope : le secteur privé n’a pas
attendu la Nouvelle Alliance pour investir là où il est
possible de faire des profits. Il investit pour le moment
très peu dans les cultures vivrières et je ne vois
pas comment la Nouvelle Alliance va changer cela.

Éric Hazard : La Nouvelle Alliance n’a pas été
élaborée pour appuyer les petits producteurs et lutter
contre la faim. Son objectif explicite est de créer
un environnement des affaires favorisant le business
en Afrique. Il n’y aucun indicateur relatif à la sécurité
alimentaire. Elle ne se pose pas la question de
comment sécuriser et améliorer l’accès à la terre,
aux intrants et au crédit des petits producteurs. La
Nouvelle Alliance est une stratégie commerciale de
l’USAID visant à vendre le savoir faire des grosses
compagnies américaines. Avec un risque : en précipitant
certaines réformes, sur des questions aussi
sensibles que le foncier, elle risque de créer des incohérences
et des frustrations.

Roger Blein : Il y a une certaine confusion sur
cette question des financements privés : qui sont
ces investisseurs ? Que recherchent-ils en plaçant
leurs investissements dans l’agriculture ? Dans quel
segment des chaines de valeur sont-ils intéressés à le
faire ? Quelle est la relation entre ces choix et les différentes
dimensions de la sécurité alimentaire ? Dans
la production, au-delà des petits producteurs qui investissent
dans leurs exploitations, les privés ne vont
pas aller soutenir les exploitations familiales, cela n’a
aucun sens. Pour ce qui est des exploitations agro-industrielles,
on est plutôt face à un risque d’éviction
des petits producteurs vulnérables. Il est également
difficile d’imaginer que le privé va financer les aspects
non agricoles de la sécurité alimentaire (notamment
les services sociaux de base, la protection sociale). Les
impacts positifs peuvent être envisagés au niveau de
l’amélioration des circuits d’approvisionnement en
intrants, et au niveau de l’aval de la production, dans
la chaine de transformation-distribution.

GDS : Comment mobiliser des financements pour
les aspects non agricoles de la sécurité alimentaire ?

Roger Blein : La question du financement de la sécurité
alimentaire appelle à questionner l’ensemble
du budget de l’État, pas juste celui du ministère de
l’Agriculture. Ce qui pose une question complexe :
comment faire pour que l’ensemble des ministères
impliqués dans les questions de sécurité alimentaire y
accordent une partie de leur budget ? Le cas du Brésil
est intéressant. Lorsque le programme « Faim zéro » a
été adopté, le pays était dans une situation budgétaire
difficile. Les différents ministères ne pouvaient engager
en début d’année qu’une partie de leur budget. Le
solde était libéré, ou non, en fonction de l’évolution
de l’année fiscale et de la situation budgétaire du pays.
Le Président Lula a décidé de sanctuariser la part
du budget que chaque ministère affectait à « Faim zéro ». C’était une réelle incitation à accroitre leur
contribution à cet objectif interministériel. Ensuite,
si on réfléchit plus précisément au financement de la
protection sociale, l’Organisation internationale du
travail a estimé qu’il coûterait entre 2 et 6 % du PIB
dans la plupart des pays les moins avancés. Dans le
cas du Niger, on se situerait entre 60 et 190 milliards
de CFA (120 à 360 millions de dollars). Or, les seules
exportations annuelles d’uranium et de pétrole ont
cru de plus de 500 millions de dollars depuis 2006 !
Comme le montre l’appel d’Olivier de Schutter pour
un « Fonds mondial pour la protection sociale » (cf.
encadré), les obstacles ne sont pas que financiers, ils
relèvent aussi de la volonté politique des États.

Un Fonds mondial pour la protection sociale

Olivier de Schutter (Rapporteur spécial des
Nations unies sur le droit à l’alimentation) et
Magdalena Sepúlveda Carmona (Rapporteuse spéciale
des Nations unies sur l’extrême pauvreté et les
droits de l’homme) ont proposé la mise en place d’un
Fonds mondial pour la protection sociale, visant à
lever les 3 obstacles majeurs au financement de programmes
de protection sociale dans les pays pauvres :
(i) un défaut de volonté politique ; (ii) des budgets
publics insuffisants ; (iii) la crainte des États de ne
pas pouvoir financer des programmes couvrant une
large partie de la population en temps de crise. Ce
Fonds mondial comporterait 2 volets : le « fonds »
proprement dit, permettant aux pays pauvres qui
souhaitent mettre sur pied un socle de protection
sociale de recevoir un appui financier de la communauté
internationale ; un volet de « réassurance »,
ouvrant aux pays pauvres la possibilité de s’assurer
contre le risque de n’être plus en mesure de financer
l’augmentation de la demande de protection sociale.

GDS : L’aide internationale peut-elle permettre de
financer durablement des politiques de sécurité alimentaire
dans la région ?

EH  : Les limites de l’aide sont connues. Aujourd’hui, il
me semble essentiel pour les États d’Afrique de l’Ouest
de se départir de ce « marché du développement » :
ces États ne peuvent accepter l’ensemble des opportunités
de financement qui se présentent à eux, sans
interroger leur alignement avec les priorités établies
nationalement 1. Dans certains pays sahéliens, entre
70 et 80 % du budget des États alloué à l’agriculture
provient de fonds des bailleurs. De fait, ces financements
ne coïncident pas forcément avec les priorités
des États. Ainsi, très peu de financements sont alloués
à l’élevage, alors que tout le monde sait que c’est un
secteur clé pour la réduction de la faim et de la pauvreté.
Il importe donc pour les États de repenser la
place de l’aide dans l’agenda politique nationale.

Frédéric Bontems : Ces dernières années, la communauté
internationale a pris pleinement conscience
de la complexité croissante des défis du développement
ainsi que de leur interconnexion. Dans ce contexte,
l’APD seule ne suffit pas. L’atteinte des objectifs du
développement doit passer par la promotion d’une
approche plus globale du développement et de son
financement. La France joue notamment un rôle central
dans la promotion des financements innovants
pour le développement, qui sont à même de générer
des volumes de ressources importants, stables et
prévisibles. La taxe sur les transactions financières
initiée en août 2012 en est le parfait exemple. Afin de
créer les conditions endogènes d’un développement
pérenne, la France soutient par ailleurs le renforcement
de la capacité de mobilisation des ressources
domestiques par les pays en développement.

GDS : Est-il possible de mobiliser d’autres sources de
financements durables pour financer les différents aspects
d’une politique de sécurité alimentaire ?

EH  : Oui, il suffit d’être créatif et de ne pas s’arrêter à
des enjeux politiques de court terme. Au niveau régional
par exemple, augmenter un peu les prélèvements
communautaires de la Cedeao permettrait de dégager
quelques centaines de milliards de CFA par an.

RB  : Il existe en effet des marges de manœuvre.
Je n’arrive pas à penser que les États de la région ne
puissent pas desserrer l’étau budgétaire, y compris en
faisant un peu d’endettement. Par ailleurs, ces pays
sont pour la plupart assis sur des ressources considérables.
On est finalement au cœur du débat sur la
réduction des inégalités et du financement de la solidarité
au bénéfice des plus démunis. Et cette question
se pose à différentes échelles. Au niveau des pays, elle
touche aux politiques fiscales redistributives. Elle se
pose notamment dans le débat sur les industries extractives.
Comment les pays négocient-ils au mieux les
revenus de ces ressources avec les multinationales et
comment utilisent-ils ces revenus ? Au niveau régional,
quelle forme de solidarité entre les pays côtiers,
qui tirent mieux partie de la mondialisation, et les
pays enclavés ? Enfin, la question de la solidarité se
pose au niveau international, mise en avant en particulier
par Olivier de Schutter, qui défend une vision
de la sécurité alimentaire et de la protection sociale
comme des biens publics mondiaux : tout le monde
doit y contribuer, en fonction de ses revenus, de ses
ressources et de ses capacités.

  • Réagir :
  • Partagez :




Réagir à cet article

Restez informé(e) !

Vous pouvez vous abonner à nos publications et bulletins pour les recevoir directement dans votre boîte mail. Vous pouvez également créer des bulletins personnalisés pour recevoir les dernières informations publiées sur les thématiques de votre choix.

  •  

    Site réalisé avec le soutien de l’Organisation internationale de la Francophonie et de l’Agence française de Développement

  • AFD OIF
  • COMMENT PARTICIPER ?

    De nombreuses possibilités existent pour participer à la vie du réseau. Vous pouvez vous abonner à nos publications et créer des bulletins personnalisés.

    Abonnez-vous à nos publications

  • Vous pouvez aussi vous abonner à nos flux RSS et nous suivre sur les réseaux sociaux

  • Envoyez-nous vos contributions et vos suggestions en nous contactant !

  • CONTACTEZ-NOUS