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Perspectives, limites et éléments de débats concernant la valorisation des produits locaux

Au regard de l’ensemble des informations et expériences
rassemblées dans ce dossier, et suite au bilan dressé
dans l’article précédent, voici quelques perspectives, éléments
d’analyse, pré-requis relevés quant au thème de la valorisation
des produits locaux.

Quelles perspectives pour le développement
des micro et petites
entreprises agro-alimentaires
(MPEA) ?

Les perspectives de la demande alimentaire
sont favorables au développement
du secteur agro-alimentaire
(extrait
étude MSU). Dans la sous-région
ouest africaine, il existe un important
marché pour les filières agro-alimentaires.
D’une part, la croissance démographique
dans la région induira
naturellement une augmentation de
la demande potentielle. D’autre part,
les analyses montrent que si les perspectives
économiques sont meilleures,
la demande alimentaire par habitant
continuera à croître. En effet, pour
une augmentation du revenu par tête
de 100 FCFA, les ménages urbains
consacreront un montant entre 23
FCFA au Mali et 47 FCFA au Togo à
l’achat de biens alimentaires. Pour les
ménages urbains, ce montant variera
entre 42 FCFA en Côte d’Ivoire et 67
FCFA au Niger.

Attention aux risques d’une industrialisation
non maîtrisée
. (Nicolas
Bricas, issu de l’intervention à l’Assemblée
générale d’Afdi, juin 2012)
Parmi les indicateurs signalant un
potentiel d’industrialisation du secteur,
on note la croissance démographique,
avec notamment l’émergence
d’une classe moyenne en Afrique de
l’Ouest et du Centre (AOC) : de 13
millions en 2000, elle passera à 43
millions en 2030. Le changement de
modes de consommation en ville est
aussi un facteur supplémentaire à
prendre en compte. De plus, la révolution
des supermarchés est en marche
en Afrique subsaharienne (Afrique
du Sud, Botswana, Namibie, Kenya),
encore peu développés en AOC, mais
en progression. Enfin, on constate des
investissements étrangers de plus en
plus fréquents dans la transformation
du lait, des oléagineux (karité, huile
d’arachide, etc.), de la tomate, dans la
production de boissons, de condiments,
d’aliments pour animaux. Il n’est pas
rare que ces entreprises étrangères
adoptent des stratégies qui ne maximisent
pas l’impact sur les producteurs
et la valeur ajoutée intérieure,
par exemple en s’approvisionnant en
matières premières à l’extérieur : cas
du double concentré de tomate dont
le premier concentré vient de Chine,
ou de produits laitiers fabriqués à base
de lait en poudre importé.

De la nécessité de soutenir l’insertion de
l’agriculture familiale dans des filières
rémunératrices
. L’évolution globale du
marché demande une adaptation des
paysans et de leurs organisations pour
pouvoir y répondre avec une offre de
qualité et adaptée aux évolutions de
consommation avec, il est vrai, un
risque d’exclusion des plus petits producteurs
face aux nouveaux acteurs
de l’agro-alimentaire. Le développement
de la grande distribution en est
un exemple car cela crée des barrières
importantes concernant la qualité, le
délai de paiement et la priorité donnée
aux produits importés (produits
ou distribués par les sociétés mères).
Il faut donc aider l’agriculture familiale
d’AOC à s’adapter et à s’insérer
dans des filières rémunératrices. Les
agro-industries implantées localement
peuvent aussi s’approvisionner sur le
marché local : c’est particulièrement
vrai pour les brasseries, au Nigéria
mais aussi au Cameroun, au Ghana
et en Côte d’Ivoire. Mais l’intérêt de
favoriser le développement de petites
ou moyennes entreprises est notamment
lié à leur capacité d’adaptation,
à l’offre dispersée des exploitations
familiales et la création d’emplois
(notamment ruraux pour faciliter les
reconversions agricoles des plus petits,
ou insérer les jeunes sur le marché de
l’emploi) plus importante que dans
les grandes entreprises mécanisées
qui transforment le plus souvent de
la matière première importée.

Sortir le secteur des MPEA de l’informel
et favoriser la reconnaissance des
acteurs et des métiers qui le composent.

La reconnaissance des métiers de
l’agro-alimentaire, exercés en grande
partie par les femmes, est une étape clé
pour le développement du secteur. Il
s’agit notamment de faire le lien avec
la formation professionnelle et de favoriser
la reconnaissance de l’apport
de ce secteur dans le développement
économique et social.
Une autre priorité consiste en l’appui
à la structuration professionnelle
des MPEA, comme cela a été fait pour
les producteurs (avec des structures
spécifiques et non à l’intérieur des
OP) pour qu’elles deviennent de vrais
interlocuteurs de l’État et des partenaires
au développement.

Un besoin urgent de politiques favorables

Des politiques publiques nationales et
régionales adaptées
. (source étude Alpa,
2006) Il est nécessaire d’améliorer la
prise en compte des besoins en services
du secteur des MPEA (formation,
crédit, recherche) dans les politiques
sectorielles (artisanat et industrie).
L’accès à des crédits adéquats est indispensable
 ; cela passe par une augmentation
de l’offre, des montants,
des durées.
Les politiques peuvent également
faciliter l’investissement dans les équipements
de transformation par des
exonérations fiscales et l’accès aux intrants
dont les emballages. Davantage
d’infrastructures de communication
(routes, pistes rurales) et de stockage
doivent également être promus. En
lien avec cela, et au niveau régional,
le respect de la libre circulation des
produits agricoles (bruts et transformés)
doit être appliqué pour ne pas
pénaliser les échanges intracommunautaires.
Une véritable politique de promotion
des produits locaux sous-entend
aussi des politiques commerciales qui
protègent les filières agro-alimentaires
nationales. Cela peut se faire d’une part
par la mise en place d’instruments spécifiques
(taxes à l’importation, etc.),
mais aussi par davantage de cohérence
dans les politiques intérieures : inciter
l’intégration des produits locaux
dans les industries agro-alimentaires
locales (cf. encadré de Caroline Bah),
promouvoir les produits locaux dans
toutes les manifestations publiques
officielles, etc.

Le secteur agro-alimentaire a été délaissé
par les politiques de coopération
au développement ou alors les interventions
ont été axées sur les grandes
entreprises exportatrices
. Les politiques
de développement, liées aux questions
agricoles et à la sécurité alimentaire,
ont centré leurs appuis sur le renforcement
de la production et l’instauration
de filets de sécurité pour les populations
urbaines pauvres. S’agissant du
secteur de la transformation agro-alimentaire,
c’est le modèle des grandes
agro-industries (qui le plus souvent
transforment de la matière première
importée) ou des exploitations de type
« agrobusiness » (sucre) qui a le vent
en poupe, laissant de côté les MPEA.
Ainsi les filières de transformation des
produits pour l’export ont longtemps
été soutenues au détriment des produits
de l’agriculture destinés au marché
local pourtant porteur. On observe
aussi que le lien aux consommateurs
(constituant pourtant le moteur de la
demande) n’a que récemment été investi
par les politiques de coopération.
En revanche, les ONG ont largement
appuyé le secteur des MPEA, parfois
de manière exclusive en ignorant les
possibilités de développement de relations
entre agriculture familiale et
grosses entreprises privées, avec une
tendance à leur diabolisation.
Concernant les services importants
au fonctionnement de ce secteur, une
réelle implication des États dans le
contrôle de la qualité des produits
(réduction des coûts d’analyses pour
les unités) afin de garantir la sécurité
du consommateur est à développer.
Tout comme l’adaptation de la
règlementation (travail, fiscalité) du
secteur des MPEA, afin de le sortir
de l’informel.


Caroline Bah, Afrique verte : les mesures de politiques incitatives au Nigeria, un cas exemplaire dans la sous-région !
Sans politique incitative des États, l’agro-industrie ne peut se développer car elle nécessite des investissements importants et une forte implication de la recherche. Le Nigeria l’a bien compris ; depuis les années 1980, il conduit une politique visant à valoriser l’agriculture locale.
Exemple de la première bière 100% africaine : Prises à la gorge par le contingentement, puis l’interdiction par le gouvernement de toute importation de malt d’orge, les brasseries du Nigeria ont essayé pendant des années de fabriquer de la bière industrielle sans orge. En 1989, l’Institut fédéral de recherche industrielle (Firo) du Nigeria annonce le lancement de la première bière brassée entièrement à partir de grains locaux !
L’agro-industrie du manioc au Nigeria produit des copeaux et granulés pour animaux, des farines et semoules pour l’alimentation humaine, des édulcorants, des huiles de cuisine et de l’éthanol ou de l’amidon utilisable en confiserie. Cette agro-industrie de pointe nécessite des investissements lourds et un partenariat étroit entre la recherche, l’industrie et les financiers. Dans ce pays, les incitations à l’exportation et les zones de libre échange ont appuyé le développement de la filière manioc.

Quel rôle pour les OP dans l’aval
des filières ?

Devant les difficultés de valorisation des
produits de leurs membres, certaines
OP n’hésitent pas à devenir des acteurs
directs de cette activité
. (Extrait du
Forum électronique « Nourrir les villes
 » animé par le CFSI). Les OP et les
organismes d’appui évoquent aussi le
souhait d’assurer la transformation des
produits. Il est tout à fait légitime que
les producteurs essaient de récupérer
plus de valeur ajoutée mais, comme
pour la commercialisation, cette décision
doit reposer sur une analyse fine
des avantages et des contraintes (difficulté
à concilier prix plus élevés aux
producteurs et rentabilité de l’activité),
des préalables (dont le financement
et les compétences à acquérir), sans
oublier l’impact sur les autres acteurs
ruraux voire urbains.
Le premier risque est de saturer le
marché et que par conséquent, toutes
ou une partie des entreprises (existantes
et celle créée par l’OP) ne parviennent
pas à rentabiliser l’activité voire
périclitent. Il peut être plus efficace
de renforcer la capacité de négociation
de l’OP et la concertation avec les
entreprises existantes pour améliorer
les services et les revenus des producteurs/
éleveurs tout en consolidant les
emplois dans les petites entreprises.
Le deuxième risque important est
la perte de revenus pour les femmes
très impliquées dans la transformation
et qui sont parfois de la même famille
que le producteur impliqué dans l’entreprise
de transformation (cf. encadré
page 44 sur le cas du riz étuvé). Le
développement de ces activités joue
également un rôle important, en termes
d’autonomie, de reconnaissance
sociale et de renforcement du capital
humain des femmes. La solution
parfois envisagée par les producteurs
est de les mobiliser en prestations de
services ou comme salariées. Cela ne
compense que partiellement la perte
de revenu et pour seulement une partie
des femmes, les autres perdant le
contrôle de ce revenu (valeur ajoutée
récupérée par le producteur/mari) ou
bien le revenu lui-même, ainsi que les
autres bénéfices qu’apporte une activité
économique aux femmes.
S’il n’y a pas de solution unique à
cette situation, les OP et les organismes
qui les appuient doivent en tenir compte
dans les choix qui sont faits.

Nadjirou Sall, Secrétaire général de la Fongs-Action paysanne, producteur de la vallée du fleuve Sénégal.
Un enjeu majeur est « en quoi l’exploitation familiale (EF) peut gagner en valeur ajoutée via la transformation des produits ». Les EF travaillent sur ce point aujourd’hui. Je précise qu’il ne s’agit pas pour les OP de récupérer les opérations de transformation réalisées par les femmes, puisqu’elles font partie des dynamiques des EF, mais bien de les renforcer. À la Fongs, dans mon organisation de base, les femmes sont organisées en cercles de transformation du riz par village (cf. interview Ujac).

Rentabilité versus lien social : quels
choix veut-on faire pour notre société
 ?

Groupement féminin versus entreprenariat
 : comment concilier les deux ?

(extrait d’une interview de Pape Seck,
Enda Graf Sahel). On observe le développement
des initiatives des groupements
féminins (GF) classiques de
forme associative et de PME dans le
secteur de la transformation agro-alimentaire,
sur des bases différentes et
avec plus ou moins de succès. Nombreux
sont les acteurs du développement
qui constatent que si le souci
de rentabilité ne constitue pas la stimulation
première au sein des GF, les
entrepreneurs (parfois des femmes)
en revanche l’ont développé et adoptent
des démarches de gestion plus
normalisées, de fixation d’objectifs
de rendements plus ambitieux et de
stratégies marketing plus offensives.
D’où la nécessité d’appuyer la professionnalisation
des GF (renforcement
des compétences entrepreneuriales
entre autres) sans remettre en cause
leurs objectifs sociaux (entraide).

« Il faut agir en fonction des caractéristiques
de notre société et valoriser
les activités des femmes »
(extrait de
l’interview de Fatou N’doye, Enda Graf
Sahel). « Le défi d’industrialisation du
secteur agro-alimentaire souhaité par
de nombreux acteurs de la coopération,
mais aussi par les politiques nationales,
est aujourd’hui à repenser il me
semble. En effet, chaque société doit
s’adapter aux réalités qui la composent
et qui la fondent. Aujourd’hui le paysage
de l’agro-alimentaire en Afrique
de l’Ouest, et au Sénégal en particulier,
est constitué en très grande majorité
de micro entreprises, le plus souvent
dirigées par des femmes. Ces dernières
sont souvent pointées du doigt comme
n’étant pas suffisamment professionnelles,
compétitives, à la hauteur du
défi de la croissance démographique.
Or il ne faut pas occulter que ces micro
entreprises ont aussi (et parfois
avant tout) un rôle de « création de
lien social », de fourniture d’emplois
et de valorisation sociale des personnes
qu’elles associent. Cette dimension
n’est que trop négligée par les politiques
de coopération et d’appui au secteur
productif en général. Cela s’explique
notamment par le fait que cette dimension
reste peu quantifiée, d’où la
nécessité de conduire des recherches et
de collecter des données sur cet aspect
fondamental. Cela s’explique également
par la vision du développement qui a
été pendant trop longtemps opérée par
mimétisme des voies empruntées dans
les pays dits développés. À quand des
politiques de développement adaptées
aux réalités de nos sociétés ? »


Étuvage, étiquetage, promotion de l’origine, marque collective : de nombreuses initiatives pour valoriser le riz local

Le riz est un aliment de base en
Afrique de l’Ouest, particulièrement
consommé dans les pays côtiers
(plus de 60 kg par personne et par
an). La demande en riz y est en forte
croissance, du fait de la démographie
et de l’urbanisation. Récemment, les
flambées des cours mondiaux ont apporté
une forme de « protection » et
la production locale a été dynamisée
par divers programmes nationaux de
relance (Sénégal, Mali, Bénin) (Alpha,
Broutin, 2012).
Pour valoriser ce gain de compétitivité
et réduire les importations en
forte croissance, les acteurs de la filière
doivent également améliorer la qualité
et mettre en place de véritables stratégies
commerciales. Au Sénégal les
producteurs et les commerçantes de
la vallée du fleuve Sénégal proposent
maintenant différentes qualités de riz
blanc (riz brisé, riz entier) dans des
sachets de différentes contenances,
étiquetés ou imprimés pour que les
consommateurs puissent reconnaître
les différentes marques (ex. Marque
Rival de la plate forme Pinord). L’étuvage
du riz qui se développe dans
de nombreux pays permet de se démarquer
du riz importé. Au Burkina
Faso, des accords avec les producteurs
permettent aux étuveuses d’être approvisionnées
régulièrement en riz
paddy et de pouvoir développer de
nouveaux circuits de commercialisation
(programme AGS/FAO, vidéos
sur les étuveuses de Bama/Banzon).
Au Bénin, les riziculteurs développent
une approche qualité promue par une
diversité des marques commerciales ⁴
 : le riz « Délice » (riz promu par le
Resop), le riz Nati (régions de l’Atacora
et de la Donga), le riz étuvé des
Collines, le riz « Rivalop » (vallée de
l’Ouémé-Plateau), le riz de Malanville
cultivé le long du fleuve Niger
ainsi que la marque « Mon Riz » de
la Sonapra (Société nationale pour la
promotion agricole).
En Guinée, plusieurs projets de la
coopération française ont appuyé la
diffusion des décortiqueuses, l’amélioration
des techniques et équipements
d’étuvage et l’accès au crédit
notamment pour les commerçants.
Le projet Acorh (cf. page 38) appuie
l’élaboration d’un guide de bonnes
pratiques de production du riz étuvé
et la contractualisation avec les commerçantes,
les syndicats, les sociétés
minières. En collaboration avec le projet
Riz Basse Guinée (BG) (AFD), une
réflexion est engagée sur la création
d’une marque collective par la Fédération
des organisations paysannes
de BG et les unions d’étuveuses et
de décortiqueurs pour promouvoir le
riz de mangrove (www.mge-guinee.org/Riz-
Basse-Guinee-Valorisation-du.html
).

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