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Quand la société civile s’allie au mouvement paysan : l’exemple d’Enda Pronat au Sénégal

Au Sénégal, des organisations non gouvernementales ont
formé une alliance nationale : le Crafs, Cadre de réflexion
et d’action sur le foncier au Sénégal. La coordinatrice d’Enda
Pronat, membre du Crafs, nous explique sa vision et son
combat pour « une agriculture saine et durable » au service
d’un « développement équitable ».

Grain de sel : Pouvez-vous nous présenter
rapidement les missions d’Enda
Pronat ?

Mariam Sow : Enda Pronat (pour
protection naturelle) est une entité
de l’organisation Enda Tiers Monde.
Au début des années 80, Enda avait
réalisé une étude qui avait révélé que
les pesticides représentent une menace
pour les populations et l’environnement.
Après une étape forte de sensibilisation
sur les dangers liés à l’utilisation
des produits agro-chimiques à l’attention
des producteurs et productrices,
des scientifiques et des décideurs, nous
sommes allés avec les acteurs de base
sur des expérimentations pour trouver
des alternatives à ces produits et aux
techniques destructrices de l’environnement.
En dehors de ces produits,
il y a aussi les OGM qui menacent
l’agriculture paysanne.
Dans nos zones d’intervention,
des fédérations de producteurs se
sont engagées dans la promotion
d’une agriculture saine et durable
pour une souveraineté alimentaire
de nos pays en sécurisant les générations
actuelles et futures. La réussite
de ces alternatives doit être soutenue
par une volonté politique des décideurs
locaux et nationaux.

GDS  : Le Sénégal est-il un pays qui
connaît une augmentation des investissements
directs étrangers dans
l’agriculture ?

MS : Oui, quelque chose de nouveau
menace toute l’idéologie dont nous
sommes porteurs : il s’agit de l’accaparement
des terres par les multinationales
et les gros bonnets de nos
pays. Aujourd’hui, la communauté
internationale dit que l’Afrique peut
nourrir le monde en ouvrant la porte
à l’agrobusiness. Cet agrobusiness va
détruire les ressources naturelles, faire
disparaître les petits producteurs et
les paysans deviendront des ouvriers
mal payés sur leur propre terre. Au
Sénégal, ce phénomène ne date pas
de maintenant. Si je prends l’exemple
des Niayes (bande littorale entre Dakar
et Saint-Louis), cet accaparement
a commencé depuis longtemps. C’est
une zone de maraîchage et d’arboriculture
qui a été dilapidée et ce sont
de grandes personnalités qui se la sont
appropriée. Alors on dit que ce sont les
populations qui ont cédé leurs terres.
Mais oui ! Mais ces populations pauvres,
en l’absence d’information, de
sensibilisation et d’accompagnement,
ont-elles le choix ?
La loi sur le domaine national condamne
celui qui achète, qui vend,
qui loue, mais les élites ont trouvé
des mécanismes pour soudoyer les
conseils ruraux et aboutir à des délibérations
déguisées. Dans la zone de
Keur Moussa, des marabouts ont pris,
avec la complicité des élus locaux, des
terres de paysans qui se retrouvent sans
rien. Avec la Goana (Grande offensive
pour l’alimentation, la nourriture et
l’abondance) et le plan biocarburants,
les autorités ont demandé aux communautés
rurales de céder des terres à
ceux qui ont de l’argent et ce sont encore
les gros bonnets qui se ruent sur
les terres de leurs concitoyens.
Donc ici, ce sont les nationaux, les
décideurs qui sont censés protéger les
paysans, qui ont commencé ces appropriations
malsaines. Et maintenant, ils
font appel aux investisseurs étrangers
pour exploiter de plus grandes superficies
encore. Mais il y a toujours des
nationaux qui sont associés d’une manière
ou d’une autre aux étrangers.

GDS : Que répondez-vous à ceux qui
considèrent que ces investissements
constituent une chance unique de
moderniser le secteur agricole ?

MS : Aux gens qui tiennent ce discours,
je leur dis non ! Les terres sont
là. C’est à l’État, avec les populations,
de mobiliser notre savoir-faire, notre
système de gouvernance traditionnelle
et d’innover ; de réfléchir avec les gens
pour définir une politique agricole très
claire, trouver des modèles de finance-ment pour améliorer les systèmes d’exploitation
familiale. Il faut arriver à un
développement porté par les producteurs
eux-mêmes, faire de l’agriculture
un métier qui nourrit son homme et
du milieu rural un milieu agréable à
vivre. C’est la seule
façon de parvenir
à un développement
équitable. Si
tu vas aujourd’hui
en milieu rural, il
n’y a rien du tout
là-bas. Ce que disent
les politiques
et la réalité, ça fait
deux. On dit qu’il y a
beaucoup de terres,
mais si on regarde la
population qui augmente, les autres
activités rurales, que sont l’élevage, la
cueillette, le bois de chauffe, on voit
que les gens ont besoin de ces espaces
non cultivés.
Il y a aussi toutes les promesses des
investisseurs : construire des écoles,
des dispensaires etc. Mais l’État a des
possibilités pour assurer les services
de base sans mettre en gage les terres
des populations.

GDS  : Comment travaillez-vous sur ces
investissements, et notamment sur ses
implications foncières ?

MS  : Enda Pronat est engagé dans un
combat pour dire non à ces investissements-
là, où la transparence est nulle
à tous les niveaux. Les investisseurs disent
aux paysans que s’ils s’installent,
il y aura des emplois. On a maintenu
la population dans une pauvreté accrue.
C’est certain que quand on te dit
que tu vas travailler la journée à 4000
FCFA, tu dis oui, sans savoir combien
de temps ça va durer, calculer si ça va
te suffire pour manger, te soigner et
assurer l’avenir de tes enfants.
Nous essayons au niveau local de
sensibiliser ces personnes, d’interpeler
les intellectuels ressortissants de ces
terroirs, de leur fournir un maximum
d’informations, de les aider à construire
des plaidoyers. Nous les appuyons
aussi dans la réappropriation
de leurs terroirs. Quoi que disent les
lois, les gens ne croient qu’à une seule
loi : le terroir, c’est leur propre terroir.
On ne pourra pas avancer si l’État ne
le comprend pas. Nous devons également
travailler davantage avec les
jeunes. Il faut les aider à rester dans
leur terroir et à avoir une éducation
citoyenne et environnementale. Il faut
aussi que les femmes soient plus présentes
dans les instances de décision,
pour défendre leurs propres intérêts
et dire non quand il le faut.
Au niveau national, nous avons
formé une alliance, le Crafs, avec
d’autres organisations qui partagent
nos préoccupations pour développer
un plaidoyer en faveur des populations
rurales. Nous nous organisons pour
intervenir sur le terrain dès que l’on
entend parler d’un cas d’accaparement.
Je prends le cas de Fanaye. Dès
qu’on a été saisi par les populations,
le Crafs s’est immédiatement organisé
pour collecter sur place des informations
et discuter avec les deux partis :
le président de la communauté rurale
(le PCR) et les populations locales. Le
PCR a touché beaucoup d’argent pour
affecter ces 20 000 ha. Et les investisseurs
payent à l’État les frais de bornage.
Mais quel est l’intérêt des populations
dans tout ça ? Quand elles
ont décidé d’organiser une marche, on
les a accompagnées. Puis nous avons
diffusé au niveau national toutes les
informations que nous avions collectées (j’ai donné par exemple des interviews
dans des journaux) tout en
restant en contact avec les populations
concernées localement.

GDS : Ce sont les élus locaux, donc proches
des populations, qui affectent les
terres. Comment expliquez-vous que,
dans certaines communautés rurales,
ces élus affectent de vastes superficies
à des personnes étrangères aux communautés
 ?

MS : Ceux qui ont le plus de travail et
sont les plus attachés à leurs terroirs
ne cherchent pas à occuper ces postes.
La plupart de ces élus ont besoin
de sécuriser leur survie. Ils n’exercent
donc pas ces fonctions dans l’intérêt
général mais pour leur intérêt personnel
et pour leur parti politique. C’est
pourquoi en matière de sensibilisation
il ne faut pas cibler seulement
ces élus, mais toute la population. Je
me souviens qu’en 1975, je travaillais
pour les maisons familiales et nous
dispensions des formations pour les
élus et les sous-préfets. Quand nous
avons dit que nous allions aussi former
les villageois, les élus et les sous-préfets
s’y sont opposés. Ils ne veulent pas que
les villageois soient informés et formés.
Et là nous avons un gros travail
à faire. Il faut changer le système de
gouvernance, il faut que les populations
puissent suivre ce que font les élus, les
interpeler et même remettre en cause
leur mandat. Sinon, on s’oriente vers
des révoltes populaires.

GDS  : Comment voyez-vous la situation
évoluer à moyen et long terme ?
Etes-vous optimiste ?

MS  : Si ça continue comme ça, avec ce
système de gouvernance, ça va être très
difficile. Mais je dois être optimiste
quand je vois ce qui se passe dans
d’autres pays, où les organisations
paysannes ont réussi à engager l’État
dans une réforme foncière et à y pendre
part. C’est ce qu’il faut au Sénégal :
qu’on aille vers une réforme foncière
équitable, portée par les organisations
paysannes, avec une société civile forte
et des spécialistes déterminés pour les
accompagner. Il faut aussi une implication
réelle des intellectuels auprès
des populations dans leurs terroirs
d’origine. Avec ça, c’est certain qu’on
peut changer le système.

Brefs repères sur le système sénégalais de gestion des terres rurales
Au Sénégal, les droits coutumiers * ont été abolis. Les terres des zones de terroirs font partie du domaine national, détenu par l’État. Mais ce sont les élus locaux, réunis au sein d’un conseil rural, qui gèrent les terres de terroir de leur collectivité locale (appelée communauté rurale), sous le contrôle des préfets. Cette gestion se traduit notamment par un pouvoir d’affectation (à ceux qui en font la demande) et de désaffectation (notamment en cas d’absence de mise en valeur) des terres, via une délibération du conseil rural. Les affectations sont gratuites, seuls les frais de bornage sont payés au moment de l’installation, et les affectataires doivent résider dans la communauté rurale. Mais les critères de mise en valeur ne sont définis dans aucun texte et la notion de résidence fait l’objet d’interprétations variées. De fait, les pratiques coutumières persistent et très peu de producteurs disposent d’affectations officielles.
L’actualité sénégalaise a été marquée par différents cas d’attribution de vastes superficies de terres à des investisseurs. L’un d’entre eux — l’attribution de 20 000 ha à une société italo-sénégalaise dans la communauté rurale de Fanaye — a abouti, fin octobre 2010, au décès de 3 personnes et à une vingtaine de blessés.
Alerte précoce et assistance aux populations au Sénégal : le Crafs
Créé en 2010, le Cadre de réflexion et d’action sur le foncier au Sénégal (Crafs) regroupe une trentaine d’OSC et d’OP décidées à pousser l’État vers une réforme foncière participative. Elles développent en ce sens de nombreuses actions : études, mises en débat, plaidoyer, etc. Le Crafs a également mis en place, de façon spontanée, un système d’appui aux populations victimes d’accaparement de terres. Ses principales forces sont le partage rapide d’informations en interne (via une liste électronique de diffusion) et la rapidité d’action. Chacune des organisations membre dispose de contacts privilégiés avec de nombreuses communautés rurales. Si bien qu’elles sont rapidement informées lorsque des paysans sont dépossédés de leurs terres. Le jour même ou le lendemain, au moins l’une d’entre elles se rend sur place, enquête et rend compte aux autres membres. Les actions entreprises varient selon les cas : au niveau local, information des populations sur leurs droits, médiation, appui à l’organisation de « marches », recours à des avocats etc. Aux autres niveaux : interviews dans des quotidiens, utilisation des médias sociaux sur internet, interpellation des autorités, etc.

Cette interview
de Mariam Sow,
coordinatrice
d’Enda Pronat,
www.endapronat.org,
a été réalisée pour
Grain de sel par
Vincent Basserie
du Hub Rural.

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