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L’Afrique est-elle disponible ? Ce qu’on voit quand on regarde

L’appréciation de l’ampleur des transferts de terre se
heurte à un accès difficile à l’information. Cette situation
évolue favorablement avec la mise à disposition de portails
de type Google Earth. On n’en est que plus étonné de lire des
appréciations déconnectées des réalités les plus évidentes
sur l’occupation réelle des terres.

La réponse des agronomes et des
géomaticiens

Un tiers des terres arables mondiales
seraient effectivement cultivées.
Dans
une étude commandée par l’International
Institute for Applied Systems
Analysis (IIASA) et la FAO parue en
2002, les auteurs estimaient que dans
le monde, seul un tiers des terres arables
sont effectivement cultivées, soit
1,5 milliard d’ha sur un total de 4,2.
Il resterait ainsi 2,7 milliards d’ha de
terres exploitables non cultivées, pour
moitié situées dans les pays en développement.
Plus récemment en 2010,
Laurence Roudart a analysé les trois
bases de données actuellement disponibles
pour évaluer les terres disponibles,
celle de l’IIASA (dite Gaez), celle
de la FAO (Faostat) et celle du Center
for Sustainability And the Global Environment
(Sage). Ce sont des données
d’origine statistique ou satellitaire. Selon
trois hypothèses, plus ou moins
restrictives, l’extension de la superficie
cultivée mondiale pourrait être
de 1 milliard d’ha au plus bas, 1,45 en
hypothèse moyenne et 2,35 milliards
d’ha dans l’hypothèse haute. Tenant
compte de différents facteurs de correction
et se situant dans l’hypothèse
basse, celle qui ne touche pas aux forêts,
par exemple, elle arrive à un total de 527
millions d’ha disponibles. Une autre
étude, Agrimonde
(2009), due à l’Inra
et au Cirad, explique
que d’ici 2050
il sera possible de
gagner à la culture
une superficie de 590
millions d’ha, dont
224 pour les agrocarburants,
chiffre
que Laurence Roudart
estime « non seulement plausible
mais même modeste ».
On comprend surtout qu’on puisse
parvenir à de tels totaux, quelle que
soit l’hypothèse, si on compte les forêts,
si on n’ôte pas les zones protégées,
les surfaces occupées par les villages
et les villes, si on ne tient pas compte
de sévères contraintes existant sur des
zones pourtant classées comme étant
disponibles et si on retient les pâturages
comme zones possibles d’extension. Par
exemple, dans les estimations les plus
hautes, la répartition géographique des
terres ainsi présumées disponibles fait
immédiatement surgir le Brésil et la
République démocratique du Congo,
c’est-à-dire les deux pays possédant les
deux plus grandes forêts du monde !
L’Afrique est au coeur de ces statistiques
et de ces cartographies. C’est
dans ce continent qu’on pointe les
possibilités d’extension les plus fortes,
installant ainsi le concept de
continent-hôte. Comment récuser
les investissements étrangers quand on
nous dit que les deux tiers des surfaces
arables sont inexploitées ? Comment
oser contester quelques dizaines ou
centaines de milliers d’ha, quand on
nous dit qu’entre un et deux milliards
d’ha sont disponibles ?

Un usage discutable des chiffres et des
cartes
. De tels chiffres sont les produits
de méthodologies discutables, lorsque
celles-ci ne regardent pas vraiment ce
qu’elles sont censées observer. Leur
caractère universel et généralisable
est en cause. Dans certaines méthodologies
on travaille avec des images
qui ont un pixel de 5 minutes angulaires,
c’est-à-dire qui couvrent une
surface de 86 km², réduite ensuite sur
les images qu’on nous montre sur moins
d’un millimètre carré : 86 km² c’est
le territoire de trois ou quatre grosses
communautés, avec leurs villages
et leurs hameaux. Bien entendu, on
ne les voit plus ! Si l’on veut tirer des
considérations sur l’occupation il n’y
a pas d’autre voie que d’en passer par
la cartographie détaillée et l’inventaire
des formes. Le défaut de ces études
est donc de ne pas corréler l’examen
global avec de nombreux sondages à
très haute définition pour voir le réel.
Quand on le fait, on voit du plein là
où les études cartographient du vide.
La responsabilité n’est pas due à l’imagerie
elle-même, mais bien à l’usage
réducteur qu’on en fait. On ne sait plus
associer l’analyse automatique à échelle
très vaste avec l’observation à vue à
échelle très détaillée et concrète.
Bien entendu, ma critique ne porte
pas sur la légitimité de la pratique de
la géomatique. Elle ne vise que les
praticiens qui ne savent pas dire aux
décideurs qui les consultent : nous ne
pourrons répondre à votre demande
qu’en associant les méthodologies.
Il existe donc un risque majeur : que
des modes d’observation extensifs et
des études trop globales, utilisant la
prétendue ubiquité d’observation des
images de satellites, conduisent à des
appréciations fausses des réalités géographiques
et sociales. Ensuite, sur le
terrain, si on conduit un investisseur
qui ne connaît rien aux systèmes fonciers
dans certaines brousses, on peut
réussir à lui montrer ce qu’on veut :
il n’y voit aucun champ comparable
à ceux qu’il connaît dans son pays
d’origine et il peut en conclure que
la place est effectivement libre. Plus
généralement, on ne possède pas d’inventaires
cartographiques sérieux et
publics qui permettraient de savoir ce
qui est occupé, ce qui est à l’abandon,
ce qui est titré, ce qui ne l’est pas, ce
qui est terre de parcours, ce qui fait
l’objet d’une agriculture cyclique, etc.
De telles cartes se réalisent à des échelles
très détaillées, sinon elles courent
le risque d’être elles-mêmes vides…
de sens. C’est un des buts de l’Observatoire
des formes du foncier dans le
monde que développe France Internationale
Expertise Foncière.


Sur l’image Landsat (en haut), l’échelle réduite et
la tonalité uniforme donnent
une désespérante impression
de vide : on ne voit pas
Sanamadougou (flèche). Mais dès
qu’on zoome (en bas), on voit le
village exactement partagé par
les périmètres des concessions
aux Moulins Modernes du Mali
et à Sosumar. (Image Landsat et
capture de Google Earth)

La réponse des théoriciens et des
gouvernements

Des « terres oisives », selon les économistes.
Les théoriciens de l’économie,
comme par exemple ceux de l’école de
Stanford (Paul Romer), quant à eux,
développent des rhétoriques adaptées à l’idée de vacance des terres : les continents
sans lumières, les terres oisives,
l’abandon.
Rappelons un exemple historique :
on se souvient de la façon dont la jachère
a été instrumentalisée en Europe
aux XVIII et XIX s. pour favoriser l’appropriation
des terres collectives des
communautés par des entrepreneurs
et des agriculteurs riches. La jachère,
c’était, dans les systèmes traditionnels,
cette année de labours répétés
pour préparer la terre, sans encore
l’ensemencer, à un nouveau cycle de
rotation. Jachérer la terre, signifiait la
travailler et non pas la laisser reposer,
et encore moins, pour l’agriculteur, se
reposer. Or, à cette époque, on a réussi
à inverser le sens puisque le terme
signifie encore aujourd’hui le repos.
Que s’était-il passé ? Pour mieux permettre
l’appropriation de ces terres, les
tenants de la nouvelle agriculture ont
alors stigmatisé la jachère pour mieux
la combattre et la dévaloriser.
C’est exactement ce qui se produit
en ce moment, avec l’emploi de la notion
de terres oisives ou de friches dans
les continents réputés vides. Quand
on parle d’« Idle » land, littéralement
les terres paresseuses ou oisives, on
ne fait rien d’autre que de stigmatiser
un mode d’occupation des terres
pour mieux en justifier l’appropriation.
On conforte ainsi la dénonciation non
innocente des terres dites « vacantes
et sans maîtres ». On justifie même,
dans certains cas, le fait de pouvoir les
accaparer sans avoir à les reconnaître
au préalable par des études d’impact
sérieuses, puisqu’elles sont vides ou
réputées telles. On répète donc, avec
cette notion, et à l’échelle du monde,
un processus de disqualification sociale
et géographique que l’on a déjà
connu dans le passé.
Paul Romer, par exemple, exploite
une astuce dans ses présentations : il
montre un planisphère nocturne qui
a la fonction d’opposer les continents
éclairés et les continents sans lumières.
Il laisse ainsi se développer l’idée que
des régions entières du globe sont vides
et destinées à devenir hôtes des projets
économiques des autres. Il peut alors
résumer le monde à un triangle entre
des continents-sources (par exemple
l’Asie du sud et du sud-est, qui sont
source de demandes de toutes sortes),
des continents-hôtes (l’Afrique,
l’Amérique latine, qui sont vides ou
presque), et des continents-garants
(l’Europe, les États-Unis, la Chine,
qui ont les masses financières et les
institutions).

Une situation juridique dont jouent les
gouvernements.
Après les experts de
l’image, après les économistes, que disent
les gouvernements des pays-hôtes ?
Leur réponse va dans le même sens. Ils
jouent sur la conception domaniale de
la terre qui domine dans la plupart des
pays en développement. Dans ces pays,
il existe en effet une situation juridique
qui fait que la terre n’est possédée en
propre par personne, car tous les habitants
ne sont que les usufruitiers du
sol domanial. Dans ces conditions, les
gouvernements prétendent que ce qui
est domanial est géré par l’État, et ils
usent de la terre à discrétion. En Afrique,
on ne compte plus les « banques
de la terre », les offices et les agences
(« boards » ou « directorates »), suscités
par les gouvernements, qui comptabilisent
la terre et la placent auprès des
investisseurs étrangers, quelquefois en
leur garantissant qu’ils n’y trouveront
personne.
Si on crée en Afrique des secteurs
agro-industriels, il ne faut pas oublier
qu’on le fera en transformant des situations
existantes, écologiques ou
agricoles, et non pas en passant de la
terre vide et improductive à la terre
fertile parce que mise en valeur. On le
fera en déplaçant des populations car
on touche à des zones peuplées. On se
battra, notamment, pour le partage de
la ressource en eau : par exemple, les
investissements au Mali ne se font pas
dans le désert, mais bien dans le delta
intérieur du Niger, là où l’occupation
est déjà très forte et la question de la
quantité d’eau disponible deviendra
vite problématique. L’investissement
dans la terre ne concerne pas des
zones vides mais bien celles sur lesquelles
existent déjà une présence et
des héritages. Là est le problème que
les statistiques et les discours veulent
masquer et que les gouvernements entendent
exploiter.

Gérard
Chouquer est
agrégé d’histoire
et directeur de
recherches au
CNRS. Rédacteur
en chef de la revue
Études rurales, il
participe aux
travaux de l’Ordre
des Géomètres-
Experts, à travers
l’association
France
International
Expertise Foncière.
Il est membre du
Comité technique
« Foncier et
Développement »
de la Coopération
française.
Principale
publication sur le
sujet : Gérard
Chouquer, Terres
porteuses. Entre
faim de terres et
appétit d’espace,
éd. Errance, à
paraître en 2012

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