fr Inter-réseaux Développement rural fr Inter-réseaux Développement rural

Accueil

L’accaparement des terres est un problème de société. Le point de vue du Roppa

Le réseau des OP d’Afrique de l’Ouest s’alarme des pressions
foncières actuelles. Il rappelle que l’accaparement est un
mal plus profond qu’on ne le pense. Il conteste l’idée selon laquelle
les États ouest-africains n’auraient pas les ressources
propres pour investir dans l’agriculture, et qu’il faudrait tout
miser sur le privé pour développer le secteur agricole.

GDS  : Quels sont les grands enjeux fonciers
du moment en Afrique de l’Ouest
selon le Roppa ?

Mamadou Goita : La situation est assez
critique. Une grande majorité des
pays membres sont sahéliens. Ceuxci
sont confrontés au problème de la
disponibilité des terres fertiles, aux
difficultés d’accès à la terre, notamment
pour les groupes les plus marginaux.
De plus, si les gens ont accès à
la terre, leurs droits ne sont en général
pas sécurisés. On peut dire que nous
sommes dans une situation de transition.
Cette transition est relative aux
politiques foncières qu’on voit émerger
ici ou là et aux évolutions juridiques
cherchant à mettre en place des
balises pour sécuriser les utilisateurs
du patrimoine foncier. Globalement
la situation n’est déjà pas bonne, mais
elle empire encore avec des phénomènes
comme l’accaparement des terres,
selon des modes d’appropriation qui
diffèrent d’un pays à un autre.

GDS  : Comment définissez vous l’accaparement
des terres ?

MG  : Les gens ont souvent une vision
étriquée de ce concept. Certains limitent
l’accaparement à des cas de cession
(vente ou location à très long terme) de
larges superficies (au-delà de 20 000
ha) par des acteurs étrangers, industries
ou investisseurs. Pour le Roppa,
l’accaparement est une notion beaucoup
plus large. Cela renvoie à toute
forme de transfert (cession, vente, location,
emprunt) de terres à un opérateur
national ou étranger qui a une
influence sur la sécurité foncière des
exploitations familiales, quelles que
soient les superficies concernées. La
taille n’est pas un critère fondamental :
un accaparement de 5 ha en Guinée
Bissau, en Gambie ou au Bénin, qui
sont des pays où la disponibilité des
terres agricoles est très réduite, et où
les populations sont très denses, peut
provoquer de grands dommages. Nous
n’en faisons pas non plus une question
de nationalité : nous parlons d’accaparement
par des opérateurs nationaux
aussi. Il y a aussi un débat sur les productions
visées par l’accaparement. Au
Roppa nous disons que ce n’est pas
lié au type de production. Que ce soit
pour produire de l’alimentation, (du
mil, du riz…) ou bien du jatropha on
peut parler d’accaparement. L’accaparement
renvoie à cette idée que quelqu’un
s’approprie un bien qui ne lui
appartient pas.

GDS  : Quels sont les arguments de
ceux qui soutiennent que l’Afrique ne
peut pas se passer des investisseurs,
notamment étrangers, pour développer
l’agriculture ?

MG  : Il y a un certain nombre d’arguments
qui sont évoqués pour justifier
ce que certains appellent les « investissements
 » dans l’agriculture en Afrique.
Le premier argument c’est qu’il
y a des terres disponibles, délaissées
par les producteurs qui n’auraient
pas les moyens ou la volonté de les
exploiter. On entend ainsi l’expression
« terres marginales ». Un autre
argument qui est avancé c’est que les
dénommés « petits producteurs », qui
ne sont autres que les exploitants familiaux,
ont montré leurs limites pour
nourrir la population croissante, donc
il faut faire intervenir d’autres acteurs
qui ont les moyens
d’investir pour intensifier
l’agriculture,
l’élevage, la
pêche. Un troisième
argument donné est
lié au changement
climatique : les gens
disent « nous venons
investir pour
produire des énergies
renouvelables (agrocarburants)
parce que le problème énergétique
risque d’être un grand blocage pour
l’économie en général et l’agriculture
en particulier ». Quatrième argument :
la libre circulation des capitaux est,
dans la conception néolibérale actuelle,
considérée comme une condition
du développement. Elle ne peut pas
épargner le secteur agricole qui est
un secteur majeur pour beaucoup
de pays africains. Il faut permettre
aux investisseurs de mettre leurs capitaux
dans le secteur (agricole) pour
produire, approvisionner les marchés
internationaux, et finalement créer les
conditions pour l’alimentation de tous.
Voilà des arguments entre autres qui
sont évoqués. Mais fondamentalement
ce qu’il y a derrière cet argumentaire,
c’est que l’État est considéré comme
incapable d’investir lui-même pour
le développement de l’agriculture et
qu’il doit donc faire appel à d’autres
acteurs, des « nouveaux acteurs », les
investisseurs privés.

GDS  : Pensez-vous que les États aient
les ressources pour investir davantage
dans l’agriculture ?

MG  : Beaucoup de nos pays disposent
de matières premières : de l’or pour le
Mali, du pétrole pour la Côte d’Ivoire,
le Nigéria, l’uranium pour le Niger… Il
existe des ressources minières parfois
très importantes qui sont sous-exploitées
ou exploitées dans des conditions
lamentables. La plupart de ces pays
disposent des moyens nécessaires
pour investir dans l’agriculture, mais
ces moyens propres (internes) sont
utilisés à d’autres
fins, sans parler
des problèmes de
gouvernance et de
corruption. Prenez
un pays comme le
Mali, troisième producteur
d’or d’Afrique,
après l’Afrique
du Sud et le Ghana.
Le Mali ne touche
que 20% des revenus de l’or exploité
par des multinationales. Nous avons
fait des analyses pour démontrer que
si on renégociait ce contrat minier
pour le ramener seulement à 40%, il
serait possible de dégager des capacités
d’investissement qui dépassent
les 100 milliards de FCFA par an, les mêmes causes produisant souvent les
mêmes effets…

GDS  : Que répondez-vous à l’argument
des terres disponibles ?

MG  : On est en train d’attirer des investisseurs
sur des terres soi-disant
marginalisées alors que des exploitants
familiaux sont à la recherche d’espaces
additionnels pour mieux produire. Par
exemple à l’office du Niger au Mali, une
étude sur plus de 3000 exploitations a
démontré qu’environ 56% des exploitants
familiaux disposent de moins
de 3 ha. L’étude démontre également
que le seuil de rentabilité pour un ménage
de huit personnes est justement
de 3 ha. Au dessous, vous ne pouvez
pas produire suffisamment pour nourrir
la famille, vendre un petit surplus
pour payer les services sociaux de base
(eau, éducation, santé etc.). Les exploitants
familiaux ont besoin de terres
supplémentaires. Ce n’est pas parce
qu’on parle de « petits agriculteurs »
qu’il faut les confiner dans des petites
superficies qui ne permettent même
pas de nourrir leur famille.

GDS  : Que pensez-vous de la contractualisation
 ? Y a-t-il des cas où les investissements
étrangers sont bénéfiques
pour les exploitants familiaux ?

MG  : Toute expérience a ses points
positifs et ses points négatifs. Il y a
des cas où les investisseurs peuvent
impulser la création de richesses. Il y
a des exploitants qui obtiennent des
petits salaires et il existe des cas où
des aménagements à petite échelle
sont réalisés. Mais quoi qu’on dise,
si on parle d’un investisseur privé,
qu’il soit national ou international, il
recherche le profit. Dès qu’il sent que
ce n’est plus rentable, il cesse d’investir.
Au Burkina des entreprises ont incité
de nombreuses familles à investir sur
des champs de jatropha. Aujourd’hui
ces familles brûlent le jatropha pour
faire autre chose. Selon les dires d’un
producteur, avec le jatropha les producteurs
gagnent aujourd’hui autour
de 4000 à 8000 francs sur une récolte
alors qu’ils pourraient gagner 175000
ou 200000 sur la même surface en
faisant du maïs avec un bon accompagnement
et en suivant l’itinéraire
technique. On fait souvent miroiter
des choses et in fine les paysans ne s’y
retrouvent pas. Après tout, il existe
peut-être des exemples bénéfiques pour
tout le monde mais je n’en connais pas
beaucoup à ce jour au Sahel.

GDS  : Comment s’organise la lutte contre
l’accaparement des terres ?

MG  : Il y a beaucoup d’initiatives et
à tous les niveaux : international, régional,
national et même très localisé
comme dans certaines communes ou
villages. Au Mali il y a eu le forum
paysan de Kolongo, c’était une initiative
d’abord nationale pour dénoncer
des pratiques très agressives dans la
zone de l’Office du Niger notamment.
Mais il y a eu aussi des initiatives au
Bénin, où des villages entiers ont été
cédés avec la complicité de chefs traditionnels
à des investisseurs chinois
qui ont cherché à faire déguerpir les
gens. Dans la zone de Kolokani au
Mali, des populations se sont mobilisées
et ont pu récupérer leurs terres.
Au niveau de l’office du Niger, l’affaire
est allée assez loin, l’État a tenté de remettre
en cause certains
contrats qui
avaient été signés
par des personnes
différentes, ministre
de l’agriculture,
ministre en charge
des domaines de
l’État, directeur de
l’Office du Niger…
Cette résistance
existe aussi au niveau
global. Il y a
des initiatives avec la Via Campesina,
le Roppa, FIAN et bien d’autres acteurs
présents lors du Forum social
mondial à Dakar. Nous participons
également aux discussions sur les directives
volontaires de la FAO et sur
les principes des investissements responsables
de la Banque mondiale que
nous trouvons pernicieux. Le Roppa
est aujourd’hui en train de faire un
document de position sur l’accaparement
des terres. Le Roppa a tenu à
maintenir le concept d’accaparement
des terres contre ceux qui voulaient
parler de « cession massives de terres
 ». Notre position est très claire au
niveau du réseau, on ne veut pas de
spéculation autour du foncier. Il faut
que des organisations telles que la nôtre
se mobilisent au niveau régional
pour que les paysans de chaque pays
sachent qu’ils ne sont pas seuls. Nous
nous entourons pour cela de juristes
spécialisés pour nous aider dans nos
interpellations des autorités régionales
ou nationales.

GDS  : Que pensez-vous du débat sur
la titrisation ? Pensez-vous qu’il faille
offrir un titre de propriété à tous les
paysans ?

MG  : Il y a d’autres modes de sécurisation
foncière qui existent aujourd’hui.
Il s’agit des modes collectifs de sécurisation
qui permettent aux exploitants
d’être sereins sur leur terre sans avoir
un titre individuel de propriété. Le titre
est la voie royale pour concentrer
le patrimoine foncier dans les mains
de quelques opérateurs, en particulier
les banques qui le demandent comme
garantie. En effet si la terre est mise
en garantie pour obtenir un crédit,
lorsque l’on voit les taux d’intérêt
qui sont pratiqués, très supérieurs au
taux de rentabilité des exploitations
familiales, les producteurs courent à
la faillite. Après quoi, le titre foncier *
se retrouvera dans
les mains des banquiers,
qui vont les
rétrocéder aux plus
offrants. La plupart
de nos pays sont
dans une logique
de la privatisation
du patrimoine foncier.
Mais en Afrique
de l’Ouest et
en particulier dans
mon pays, le Mali,
on dit que la terre appartient à trois
personnes. Elle appartient d’abord aux
morts, aux ancêtres, qui nous ont légué
ces terres. La terre appartient également
aux vivants, qui doivent pouvoir
se nourrir et vivre de ce bien. Les troisièmes
propriétaires sont ceux qui vont
naître. La terre leur appartient. Il faut
qu’ils puissent profiter demain de cette
ressource. Si on oublie un de ces trois
propriétaires, on en vient à la situation
d’aujourd’hui : on achète, on épuise la
terre et puis on s’en va.

Mamadou
Goita est
ingénieur et
socioéconomiste
du
développement.
Il est le secrétaire
exécutif du
Réseau des
organisations
paysannes et de
producteurs de
l’Afrique de
l’Ouest (Roppa).
Le Roppa
regroupe des
organisations de
13 pays d’Afrique
de l’Ouest. Il est
également
directeur
exécutif de
l’Irpad, Institut
de recherche et
de promotion des
alternatives en
développement,
et président
d’Amassa
Afrique verte
Mali.

  • Réagir :
  • Partagez :




Réagir à cet article

Restez informé(e) !

Vous pouvez vous abonner à nos publications et bulletins pour les recevoir directement dans votre boîte mail. Vous pouvez également créer des bulletins personnalisés pour recevoir les dernières informations publiées sur les thématiques de votre choix.

  •  

    Site réalisé avec le soutien de l’Organisation internationale de la Francophonie et de l’Agence française de Développement

  • AFD OIF
  • COMMENT PARTICIPER ?

    De nombreuses possibilités existent pour participer à la vie du réseau. Vous pouvez vous abonner à nos publications et créer des bulletins personnalisés.

    Abonnez-vous à nos publications

  • Vous pouvez aussi vous abonner à nos flux RSS et nous suivre sur les réseaux sociaux

  • Envoyez-nous vos contributions et vos suggestions en nous contactant !

  • CONTACTEZ-NOUS