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Regards croisés sur le « G20 agricole »

Le G20 agricole a constitué une première dans l’histoire du G20. Cet
événement corrélé aux inquiétudes sur les fluctuations haussières des
cours internationaux de certains produits agricoles a suscité de nombreuses
attentes, mais aussi des déceptions. Grain de Sel vous propose une confrontation
des points de vue d’un réseau d’OP, d’une ONG et d’un représentant
des Nations Unies sur les résultats de cette mobilisation internationale.

Le point de vue des OP ouestafricaines  : Interview du président du Roppa


Grain de Sel  : Quel bilan faites-vous du G20 agricole
et de la déclaration finale ?

Djibo Bagna : Ce qu’il faut saluer, c’est que le G20
inscrive à son agenda cette question de l’agriculture.
Cependant on reste encore un peu sur notre faim.
Nous sommes préoccupés par les retombées concrètes
de ces grandes discussions au niveau de nos bases.
Attention à ne pas reproduire les erreurs du passé :
la définition des politiques publiques ne doit pas être
monopolisée par des experts, il faut que les paysans
aient leur mot à dire si nous voulons des changements
véritables. Il faut associer l’expertise paysanne à l’expertise
des techniciens et gouvernants. L’important
c’est aussi que nous soyons impliqués non pas à la fin
mais dès le début des réflexions. Aujourd’hui nous
arrivons à une discussion déjà presque terminée.

GDS  : Est-ce que les OP ont été associées aux négociations
 ?

DB  : Le Roppa a été invité au G120 organisé par la
FNSEA (NDLR : le « G120 » rassemblait des organisations
de producteurs du monde entier) en préparation
du G20 agricole. Mais les véritables négociations
ont eu lieu dans des instances qui sont un
peu des « grosses machines » des pays industrialisés
dans lesquelles les pays ouest africains ne sont pas
représentés.

GDS  : Quelles étaient vos principales recommandations
en amont de la rencontre ?

DB  : Concernant la discussion sur les prix mondiaux
nous plaidons pour une autre forme de gouvernance
mondiale de l’agriculture, en dehors de l’OMC. Il
nous faut sortir du système actuel où les gouvernements
signent des accords commerciaux qui nuisent
à leurs propres populations, à leurs marchés locaux
et au développement du marché intra régional. Ces
politiques vont d’ailleurs à l’encontre de celles qui
ont été pratiquées par les pays industrialisés dans
leur phase de développement.

GDS  : Avez-vous constitué des alliances pour soutenir
ces messages ?

DB  : Nous avons été très clairs avec nos amis producteurs
de l’ensemble des pays : on ne peut plus se permettre
aujourd’hui de confier entièrement sa nourriture au
soi-disant marché. Bien sûr que le marché est important
pour l’agriculture. Mais la souveraineté alimentaire
impose de bâtir des politiques adaptées à notre contexte.
Les producteurs européens souffrent aussi de
cette concurrence effrénée des États-Unis, du Brésil,
etc. Nous autres, producteurs du monde, savons que
nous avons intérêt à regarder dans la même direction
parce que nous partageons les mêmes peines mais à
des degrés différents. Le problème est au niveau politique.
Et là, les grands mangent les petits…

GDS  : Qu’attendez-vous des décisions des membres
du G20 ?

DB  : Nous n’avons pas eu de rencontres spécifiques
avec les États mais nous sommes en relation régulière
avec l’Union européenne, les coopérations internationales,
les institutions internationales notamment
dans le cadre de la mise en oeuvre de notre politique
agricole commune à la Cedeao. A chaque fois que
nous les rencontrons, notre message est clair : cette
politique agricole régionale, nous l’avons élaborée
dans un processus concerté, nous nous reconnaissons
en elle, notre seul souci c’est de la mettre en oeuvre !
Nous verrons dans l’action quelles sont ses forces
et ses faiblesses. Nous refusons qu’on vienne nous
greffer d’autres choses en dehors de cette politique.
Pour le moment notre objectif est celui là.

GDS  : Est-ce que les questions de volatilité sont un
enjeu de premier plan pour les producteurs ouest
africains ?

DB  : Notre préoccupation c’est que la flambée des prix
ne rende pas les aliments inaccessibles aux consommateurs
et qu’elle puisse également bénéficier aux
producteurs. En Europe les gens font la grève parce
que les salaires qu’on leur donne ne leur permettent
pas de bien vivre. C’est exactement la situation dans
laquelle se retrouvent les producteurs de nos pays. Nous
demandons des prix rémunérateurs, c’est-à-dire qui
nous permettent de rembourser nos dettes, de payer
nos charges et d’investir. Sur le plan international, ce
qui vient interférer sur les prix, c’est le recours aux
produits d’importation. Que ce soit le riz, les poulets
congelés, les poissons, tous ces produits importés
déstabilisent nos marchés parce qu’ils sont vendus
à un prix en deçà des coûts de production. Ces phénomènes
sont le résultat de politiques commerciales
décidées en haut lieu, loin des producteurs.

GDS  :Au niveau du Roppa, quelles sont les prochaines
étapes concernant les questions de commerce international
 ?

DB  : Les questions d’Accords de partenariat économique
(APE) sont à notre agenda. Nous avons appris que
les négociations ont repris sans que la visibilité soit
très claire. Nous ne pouvons accepter que nos pays
ou notre région puissent aller signer des accords qui
remettent en cause ce que les États eux-mêmes ont
accepté : à savoir notre politique agricole commune,
qui défend l’intégration et l’agriculture familiale, bien
entendue ouverte à la modernisation. Nous avons martelé
notre priorité : c’est la construction des marchés
locaux. Ce que nous consommons, nous l’avons dans
la sous-région. Pourquoi aller courir vers un marché
incertain ? Nous souhaitons que tout accord tienne
compte de cette dimension locale et régionale.

Le point de vue des organisations internationales : interview d’un représentant des Nations Unies


Grain de Sel : Le G20 agricole s’est tenu fin juin.
Quel bilan faites-vous du contenu de la déclaration
ministérielle ?

David Nabarro : Je suis personnellement ravi de
la façon dont les ministres de l’agriculture des pays
du G20 se sont entendus le 23 juin dernier, sur une
déclaration importante. C’est la première rencontre
ministérielle agricole de l’histoire du G20.
Ils ont ainsi considéré l’agriculture sous de multiples
facettes, non seulement comme moyen de produire
de la nourriture et autres marchandises, mais
aussi comme un moteur de croissance économique,
une façon de générer des revenus en milieu rural, un
secteur ayant un impact sur l’environnement (générant
des défis mais aussi produisant des services
environnementaux) et un secteur clé pour assurer
un développement social équilibré.
Cette attention politique accrue accordée à l’agriculture
a encouragé les Nations Unies à agir sur ce
secteur avec plus d’énergie.

GDS  : Ne constatez vous pas un manque d’engagement
du G20 pour agir sur les causes de la volatilité plutôt
que sur ses conséquences ?

DN  : L’impact négatif de la volatilité des prix alimentaires,
notamment l’extrême volatilité des prix sur les
marchés locaux, est de plus en plus reconnue. C’est
une menace pour les producteurs et les consommateurs.
Mais la question est complexe et il n’existe pas
de solution unique et simple.
Une double approche est nécessaire afin de répondre
aux besoins immédiats des populations vulnérables et
de s’attaquer aux causes profondes de la volatilité des
prix en même temps. Le plan d’action des ministres de
l’agriculture du G20 est une contribution pour les deux
pistes : la solution dépendra notamment de sa mise en
oeuvre effective aux niveaux local et national.
Les ministres de l’agriculture ont pris des décisions
sur des actions sur lesquelles ils peuvent s’entendre et
qu’ils peuvent mettre en place de façon coordonnée.
Ils n’ont pas prétendu agir sur les choses sur lesquelles
leurs gouvernements ne sont pas d’accord, ou qui vont
au-delà de leurs responsabilités. Ainsi ils se sont gardés
de ne rien imposer aux pays non membres du G20.

GDS  : La déclaration n’a pas pris de mesure sur la
question des agro carburants, pourtant désignés comme
partiellement responsables de la hausse des prix par
les rapports d’experts. Qu’en pensez-vous ?

DN  : Il y a des questions difficiles sur lesquelles il n’y
a pas de consensus aujourd’hui, parmi les ministres
de l’agriculture du G20 et au-delà du G20. Ce qui
me semble important est que les échanges de points
de vue aient lieu. J’espère qu’ils vont continuer au
sein des espaces de discussion globaux (en particulier
dans le CSA, mais aussi dans le COP17, Rio +20,
l’AGNU, etc.).
Au-delà des biocarburants, je crois fermement en
la nécessité pour les gouvernements et les parties prenantes
d’examiner les liens entre sécurité alimentaire,
énergie, climat, environnement, foncier et eau.

GDS  : Le système d’information sur les marchés
agricoles (AMIS) prévu par le G20 vous semble-t-il
réaliste ? Comment inciter les entreprises à effectivement
divulguer des informations compte tenu de
leurs intérêts en jeu ?

DN  : Il a été largement reconnu par les ministres de
l’agriculture du G20 que pour être efficace, le système
AMIS a besoin de données détaillées et exactes
sur la production et les stocks. Cela nécessitera des
améliorations dans l’exactitude des données fournies
par les gouvernements. Les ministres de l’agriculture
ont reconnu qu’ils ne maîtrisent pas une partie des
données. L’importance de travailler avec le secteur
privé afin d’améliorer la précision des données sur
les stocks a été soulignée comme étant un élément
complexe de la question.

GDS  : Dans un commentaire post G20 agricole, vous
mentionnez les besoins de collaborations entre agriculture
familiale et grands propriétaires terriens (type
agrobusiness). Quelle vision avez-vous de la collaboration
entre petite et grande agriculture ?

DN  : Les ministres de l’Agriculture du G20 reconnaissent
pleinement la contribution des petits agriculteurs
à l’alimentation, mais aussi à l’environnement
et au développement socio-économique, ainsi que les
défis auxquels ils font face. Les ministres de l’Agriculture
du G20 se sont positionnés, non pas comme
devant faire un choix entre les petits producteurs et
les responsables de grandes exploitations, mais en
cherchant à combiner toutes les formes et les tailles
d’exploitations.
Je ne vois pas les petits et grands exploitants comme
deux catégories opposées d’agriculteurs. Dans tous
les pays que j’ai visités, j’ai vu un melting pot de producteurs
combinant les « sans-terre », les très petits,
les petits, les moyens, les grands et les très grands. Je
peux aussi témoigner d’entreprises souhaitant combiner
leurs intérêts, leurs capacités d’investissement
et leurs forces de commercialisation avec les intérêts
et capacités de production des agriculteurs. Il y a une
grande gamme de possibilités pour trouver des modes
spécifiques de collaboration et de cohabitation.
L’agriculture contractuelle semble être un exemple
de ce qui est actuellement développé.

Le point de vue des ONG : interview d’un responsable d’Oxfam France


Grain de Sel :Que pensez-vous des mesures prises par
le G20 pour limiter la volatilité des prix agricoles ?

Jean-Cyril Dagorn : Placer la crise mondiale des
prix alimentaires en haut de l’agenda politique du
G20 était une bonne initiative.
Malheureusement, les espoirs de voir les leaders
politiques s’emparer de la question de la crise alimentaire
ont été déçus. C’est uniquement en s’attaquant
de front aux problèmes qu’il sera possible de la résoudre,
notamment par une réforme des politiques
erronées en matière d’agrocarburants qui détournent
les aliments au profit des moteurs, et en aidant les
pays pauvres à constituer des stocks pour faire face
aux extrêmes de la volatilité des prix alimentaires.

GDS  : Qu’espériez-vous de ces rencontres ?
JCD : On espérait que les ministres s’attaquent aux
réglementations erronées sur les agrocarburants à
la suite des appels à passer à l’action de la FAO, la
Banque mondiale, le FMI et d’autres organisations
internationales. Pourtant, alors que les ministres se
sont entendus pour analyser les liens existants entre
la production d’agrocarburants et la volatilité des prix
alimentaires, ils n’ont pas été capables d’adopter une
quelconque mesure concrète visant à réformer les réglementations
sur les agrocarburants ou ajuster les
objectifs de production quand l’offre alimentaire est
menacée. Les États-Unis, le Brésil, le Canada et la
France figurent parmi les pays suspectés d’avoir bloqué
toute avancée en la matière. En 2010, alors qu’une
seconde crise alimentaire en 3 ans débutait, environ
40% du maïs américain a été destiné à la production
d’éthanol plutôt qu’à l’alimentation du fait des lois du
gouvernement américain sur les agrocarburants.

GDS  : Que préconisez-vous qui n’ait été proposé par
le G20 ?

JCD  : Les ministres de l’Agriculture se sont mis
d’accord pour augmenter les réserves alimentaires
d’urgence qui permettent de nourrir les populations
en cas de crise. Un premier petit pas positif, qui ne
règle toutefois pas le problème. En effet, une telle approche
se concentre sur l’impact et les conséquences
de la volatilité des prix sans s’attaquer aux causes de
cette dernière. Les ministres du G20 n’ont pas réussi
à reconnaitre que les réserves stratégiques ou stocks
de régulation ont également un rôle déterminant à
jouer pour aider les pays pauvres à faire face à l’extrême
volatilité des prix. Le stockage de 105 millions
de tonnes supplémentaires de céréales aurait
été suffisant pour éviter la crise des prix alimentaires
en 2007-2008 ; le coût de cette opération aurait été
de 1,5 milliard de dollars, soit 10 dollars pour chacune
des 150 millions de personnes qui ont rejoint
les rangs des affamés suite à la dernière flambée des
prix alimentaires.

GDS  : Les améliorations prévues en termes d’échanges
d’information ne vont-elles pas dans ce sens ?

JCD  : Les informations sur la production agricole et
les stocks alimentaires des différents pays aideront à
analyser la situation alimentaire mondiale et prendre
des mesures pour éviter les crises. Malheureusement,
les ministres ne sont pas allés jusqu’à exiger des grandes
entreprises agroalimentaires — qui dominent
le commerce de nombreuses denrées alimentaires
— qu’elles dévoilent les informations sur les stocks
qu’elles détiennent. On estime ainsi que les seuls
Cargill, Bunge, ADM et Dreyfus contrôlent près de
90% du commerce mondial des céréales.

GDS  : Concernant les mécanismes d’assurance prévus
dans le plan d’action du G20, quelle est votre avis ?

JCD  : Sans action pour réguler et augmenter la transparence
sur les marchés à terme et des matières premières
mondiaux, les mesures proposées bénéficieront
probablement plus aux institutions financières qui
fourniront les assurances qu’aux pays en situation
d’insécurité alimentaire qui les achètent. De plus, les
petits exploitants les plus pauvres n’auront pas accès
à ces mécanismes. Pour Oxfam, le G20 devrait concentrer
ses ressources sur d’autres outils pour gérer
les risques, tels que les stocks de régulation.

GDS  : Pensez-vous que le plan d’action puisse relancer
l’agriculture dans les pays pauvres ?

JCD  : Si les ministres de l’agriculture ont reconnu
que davantage d’investissements étaient nécessaires
dans le secteur de l’agriculture, ils se sont toutefois
concentrés sur le soutien aux investissements privés
plutôt que sur des mesures concrètes permettant de
renforcer les petits producteurs des pays en développement,
et ne se sont pas donné les moyens de mettre
fin aux accaparements de terres. Les petits paysans
offrent pourtant le potentiel le plus important d’augmentation
des rendements agricoles mondiaux pour
nourrir les populations souffrant de la faim. En soutenant
les agricultrices les plus modestes, on pourrait
augmenter les rendements agricoles des pays en
développement de 2,5 à 4%.

Pour aller plus loin :
Inter-réseaux a publié en
août 2011 un bulletin de
veille spécial sur les enjeux
relatifs au G20 agricole :
http://www.inter-reseaux.org/bulletin-de-veille/article/bulletin-de-veille-no180-special

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