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Inégalités foncières et agriculture familiale en Mauritanie

Dans le sud de la Mauritanie, l’accès à la terre est moins régi
par la loi que par des règles locales qui donnent une large
place aux privilèges de classe. De nombreux agriculteurs doivent
ainsi négocier l’accès à la terre. Leurs droits demeurent précaires.
Certaines initiatives cherchent à les sécuriser.

Un contexte marqué par la persistance de formes
d’esclavage.
Les différentes communautés peuplant
la région de Guidimakha au Sud de la Mauritanie
présentent des points communs dans leur structuration
sociale. La classe servile, majoritaire au plan
démographique dans plusieurs localités, a longtemps
constitué la base sur laquelle les classes dirigeantes
(familles dites « fondatrices » de statut noble, religieux,
militaire…) se sont appuyées pour valoriser les
terres les plus fertiles (waloo) et ainsi tenter de produire
des surplus céréaliers. Durant la colonisation
française (1890-1960), les contrats de métayage ont
connu un développement important. Ils ont permis
à certains esclaves de gagner en autonomie tout en
libérant les classes dites supérieures de leurs obligations
matérielles envers les « captifs » (les nourrir).
L’esclavage a depuis été officiellement aboli, d’abord
en 1905, année du décret d’application de la loi de
1848 pour le territoire de l’Afrique occidentale française,
puis en 1983. En 2011, il est de nouveau question
de l’abolir. Cette situation illustre à quel point
l’écart est important entre la loi et la pratique. Les
descendants de la classe servile (affranchis ou en voie
d’affranchissement) demeurent économiquement et
socialement précaires.

Un boom démographique ces 50 dernières années :
migrations, émigrations.
Selon l’office national des
statistiques de Mauritanie, la population du Guidimakha
mauritanien aurait au moins doublé depuis
les années 1960 et le nombre de localités a fortement
augmenté, notamment suite à l’installation d’esclaves
originaires des régions septentrionales. Ces installations
se sont effectuées le plus souvent dans des
conditions précaires, à la marge des terres fertiles,
moyennant une contrepartie matérielle au profit des
familles contrôlant l’accès à l’espace.
Parallèlement à ce processus, l’émigration de la
population s’accentue significativement : à la fin des
années 1970, on estime que 30% des actifs masculins
du sud Guidimakha sont expatriés, en Europe
ou dans la sous-région. Ainsi, ces territoires ruraux,
déjà ouverts sur l’extérieur au début du XXième siècle,
n’ont cessé de se connecter davantage aux territoires
urbains de la sous région (Dakar, Abidjan, etc.)
ou d’Europe (France puis Espagne). Ces connexions
ont permis aux familles comptant des migrants de
se soustraire, au moins partiellement, aux contraintes
politiques et climatiques qui caractérisent l’environnement
de travail de cette région ; leur économie
s’est ainsi progressivement déconnectée de sa base
agricole initiale.

Un État faiblement présent sur la question foncière.
À l’inverse, les familles installées récemment,
dont la plupart n’est pas concernée par les migrations
de longue durée, dépendent encore assez largement
de la production agro-pastorale. Paradoxalement, et
cela en dépit du fait qu’en Mauritanie la loi foncière
de 1983 stipule que « la terre appartient à celui qui la
travaille », ces familles ne disposent souvent que de
droits précaires sur l’espace qu’elles valorisent depuis
plusieurs générations. Dans ce contexte, elles ne
sont pas incitées à investir dans les aménagements
fonciers qui seraient nécessaires pour améliorer la
fertilité du sol.
Dans cette région, l’État n’a en fait que peu de prise
directe sur la gestion de l’espace, particulièrement
depuis les « évènements de 1989 » qui se sont soldés
par l’expulsion de plusieurs dizaines milliers de personnes
et ont affaibli la légitimité de l’État aux yeux
de nombreux acteurs locaux. Dans les faits, les terres
demeurent sous le contrôle des « familles fondatrices
 » de statut élevé qui tirent différents avantages de
la situation (alliance politique facilitée, disponibilité
en main d’oeuvre, quotte part de la récolte dans les
cas de métayage).

Une initiative pour promouvoir un accès sécurisé
à la terre pour les familles précaires.
Dans ce
contexte, le GRDR a travaillé à l’élaboration de plusieurs
programmes d’aménagement d’eaux de surface.
L’objectif de ces programmes est de promouvoir un
dialogue multi acteurs autour de l’aménagement du
territoire et, ce faisant, de sécuriser l’accès aux ressources
foncières. Ils se basent sur le principe qu’il faut
nécessairement concilier « légalité » et « légitimité »
et, en conséquence, intègrent plusieurs échelles territoriales
et mobilisent les autorités correspondantes :
i) la commune ou communauté rurale, « territoire
administratif », et les élus locaux ; ii) le bassin versant,
« espace technique », et les services déconcentrés de
l’État qui conservent officiellement l’essentiel des prérogatives
sur l’aménagement du territoire et, enfin,
iii) le terroir villageois ou espace tribal, « territoire
légitime » aux yeux de nombreux acteurs locaux, et
les autorités villageoises ou tribales.
Le choix des sites d’aménagement se discute à l’échelle
communale lors d’un processus de concertation
élargie, sur la base de critères techniques mais aussi
socio économiques. La priorité est souvent donnée
à des ouvrages multi-usages (agriculture de décrue,
pêche, abreuvement des animaux, etc.), bénéficiant
aux villages et ménages les plus précaires au plan
foncier et économique. Les principes et règles d’accès
à l’espace aménagé font l’objet de discussions approfondies.
L’ensemble des dispositions est finalement
consigné dans un document, « l’entente foncière »,
visé par les autorités communales, le préfet, les « familles
fondatrices » et le chef de village (cf. encadré ci dessous).
Dans certains cas cette approche donne des résultats
encourageants car elle permet aux familles précaires
de cultiver dans des conditions plus sécurisées.


Légende : Paysage du Sud
Guidimakha (Mauritanie)

Conclusion. Alors que l’agriculture capitaliste retrouve
les faveurs du gouvernement mauritanien, des
acteurs de la société civile plaident pour un soutien
accru à « l’agriculture familiale » au motif qu’elle serait
pourvoyeuse d’emplois, plus productive, durable et
équitable. L’agriculture du Guidimakha, « typiquement
familiale », fait pourtant apparaître une réalité
toute autre dans la mesure où elle se caractérise par
de profondes inégalités entre classes de producteurs
et qu’elle entretient un cadre peu propice à l’entretien
de la fertilité des sols. Dès lors se pose la question
des mesures à prendre pour accompagner le processus
d’émancipation de la classe servile et lui faciliter
l’accès à la terre dans des conditions sécurisées.

Cet article s’appuie
essentiellement sur les
résultats du projet SPAP
(Mauritanie), mis en
oeuvre par le GRDR sur
financement du CCFDTerre
Solidaire, de l’Union
européenne, du Comité
français pour la solidarité
internationale (CFSI), de la
Coopération française. Il
s’inspire également des
résultats du projet TKLM
(région de Kayes au Mali).

L’entente foncière : principes et résultats

L’entente foncière est l’aboutissement d’un dialogue de plusieurs
semaines. Ce dialogue se passe au sein de cadres de concertations
territoriaux, composés d’élus, de représentants de toutes
les localités et des différentes catégories sociales (femmes, jeunes)
présents sur la commune. Ces cadres, qui existent pour certains
depuis une dizaine d’années maintenant, statuent par consensus
sur la base des éléments techniques et socio économiques présentés
par le GRDR (profil socio économique des localités, pression
foncière, coûts de l’aménagement, impact probable, etc.).
À l’issue du choix des sites d’aménagement, une enquête socio-
foncière poussée est engagée de manière à identifier les ayants
droits localement reconnus (« propriétaires traditionnels »). Ceuxci
peuvent, dans certains cas, être extérieurs au village. S’engage
alors un dialogue entre ces ayants droits, le cadre de concertation
territorial et les services techniques de l’État pour valider le principe
de l’aménagement et ensuite décider des règles d’accès à l’espace
aménagé. L’ensemble des éléments ainsi obtenus est rapporté dans
un document écrit qui sera visé par les ayants droits, le préfet et le
maire de la commune. L’approche donne des résultats variables :

Quelle que soit l’issue du processus de concertation, cette approche
permet l’émergence d’un dialogue structuré et ouvert autour
de l’accès au foncier et, parfois, la reconnaissance par l’écrit de
droits fonciers pour les groupes socialement marginalisés.

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