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Tribune: pour un véritable commerce intra-africain

Les vertus de l’intégration régionale dans une économie
globalisée ne sont plus à prouver, en Afrique comme
ailleurs. Pourtant aujourd’hui, pas plus de 10 % des échanges
commerciaux du continent africain ne se font entre nations
africaines. Présentation de quelques bonnes raisons de promouvoir
un véritable commerce intra-africain.

Par deux fois en moins de quatre ans, la flambée
des prix attaque les pays africains en dépendance
alimentaire. Le prix du riz a triplé et
celui du maïs a doublé en 2008, les prix du blé et de
l’huile sont fortement repartis à la hausse en début
d’année 2011 (voir graphique). L’impact sur le pouvoir
d’achat des populations urbaines est très important.
D’après le Fonds monétaire international (FMI), au
Burkina Faso, pays pourtant moyennement dépendant,
la hausse des prix en 2008 a engendré une perte de
pouvoir d’achat de 7 % pour les populations urbaines
et de plus de 10 % pour les plus pauvres.

Ceux qui ont cru aux vertus nourricières des
marchés internationaux déchantent aujourd’hui.

La promotion continue d’une agriculture d’exportation
et le désarmement tarifaire ont rendu de nombreux
pays africains très vulnérables à la volatilité
des changes et aux flambées des prix sur les marchés
internationaux. Depuis le début des années 1990, la
facture alimentaire de nombreux pays « pauvres » a
été multipliée par cinq ou six du fait de la croissance
démographique et d’un manque d’investissement dans
l’agriculture vivrière. Le Mozambique, par exemple,
importe 60 % du blé consommé par sa population,
et l’Égypte importe la moitié de ses besoins alimentaires.
Dans ces conditions, toute hausse de prix des
produits alimentaires affecte directement la capacité
des pays à se nourrir à des coûts acceptables. Cette
tendance doit être inversée au plus vite.

Les limites du marché mondial. On ne peut
aujourd’hui que constater les limites du marché mondial
pour assurer la sécurité alimentaire de l’Afrique.
Pourtant, les avis continuent à diverger sur ce point.
Pascal Lamy, directeur général de l’Organisation mondiale
du commerce (OMC), se dit en désaccord avec
Olivier De Schutter, rapporteur spécial des Nations
Unies sur le Droit à l’alimentation, lorsque ce dernier
affirme « que le monde doit cesser d’être dépendant
de produits alimentaires à bas prix ». Certains pays
jouent un double jeu. L’Argentine et la Thaïlande,
gros exportateurs agricoles et défenseurs de la libéralisation
des marchés agricoles, n’ont pas hésité à
limiter leurs exportations pendant la crise.

La réponse des pays africains. Face à la crise de
2008, la plupart des pays ont réagi par des mesures
de soutien général à la consommation, principalement
avec :
– Des outils tarifaires : suppression des droits de
douane ;
– Des outils fiscaux : suppression de la TVA sur les
produits importés ;
– Des subventions à la consommation pour les produits
de base.
Les instruments tarifaires et fiscaux sont stratégiques
parce qu’ils peuvent être doublement efficaces
pour stabiliser les prix des produits importés, mais
aussi, dans certaines situations, ceux des produits
locaux substituables. Ces mesures ont coûté très
cher aux États et n’ont été compensées que pour une
petite partie par les aides budgétaires extérieures.
Pourtant, quand un africain paye le double son riz
ou son pain, c’est autant de revenus supplémentaires
qu’empochent les entreprises commerciales et les
producteurs européens ou asiatiques !

Certains pays ont pris des mesures plus graves. En 2008,
mais aussi en 2010, certains pays ont interdit les exportations
de céréales vers les pays voisins ou fortement
entravé ces exportations. Cette année, en février 2011,
certains ont bloqué par décret le prix des produits de
base et conspué les importateurs « spéculateurs » au
risque de décourager ces derniers à importer.

Des mesures qui affaiblissent la cohésion régionale.
Dans plusieurs Unions ou Communautés régionales,
ces mesures ont été prises séparément par les pays,
contrairement aux règlements communautaires.
Ceci crée des distorsions, entrave le développement
des marchés régionaux et ne fait que renforcer une
tendance lourde au non respect des réglementations
communautaires par les États, y compris celles concernant
la libre circulation des produits du cru et les
règlements tarifaires.
Néanmoins, il ne faut pas noircir le tableau. La
crise a aussi renforcé la solidarité régionale en Afrique
de l’Ouest avec la mise en place du Réseau des
sociétés chargées de la gestion des stocks de sécurité
alimentaire (Resogest), l’envoi de vivres vers des pays
en grande difficulté (cas du Niger en 2010), la rédaction
de la « Charte pour la prévention et la gestion
des crises alimentaires », etc.

La réponse des donateurs

Traitement des symptômes ou de la maladie. Les positions
des donateurs dans le cadre du G20 différent
sur les mesures à prendre. En janvier, le président
de la Banque Mondiale, Robert Zoellick, propose
9 mesures qui vont de l’amélioration de la transparence
sur les stocks de céréales, au renforcement des
filets de sécurité sociale pour les pauvres, en passant par un soutien rapide aux pays victimes de hausses
de prix. Olivier De Schutter pense que ces mesures
sont nécessaires mais qu’elles traitent des symptômes
du mal, laissant de côté les causes. Ainsi soutient-il
8 priorités qui vont de la constitution de stocks vivriers,
à la réglementation des marchés des produits
financiers dérivés des matières premières agricoles
pour éviter la spéculation, en passant par la création
de filets de sécurité sociale par un mécanisme
mondial de réassurance, le droit à l’alimentation et
la protection de l’accès à la terre.


Indices des prix alimentaires importés
Source : Banque Mondiale

À quelques rares exceptions près, le renforcement des
marchés régionaux n’est pas évoqué
. Pascal Lamy
souligne que « les échanges de denrées alimentaires
au niveau régional sont limités, parfois par manque
de complémentarité des produits, mais parfois aussi
parce que l’intégration régionale est tout simplement
insuffisante ». Malgré ces allusions, il est clair que les
marchés régionaux africains sont des préoccupations
de second ordre pour les donateurs. Pourtant, différents
instruments permettant de limiter la volatilité
des prix alimentaires, et d’atténuer les effets négatifs
de cette volatilité peuvent être utilisés avec plus d’efficacité
au niveau régional. Citons :
– la mutualisation régionale des stocks de sécurité,
dans la mesure où des économies d’échelle peuvent
être trouvées et que les risques des pays peuvent
être différents ;
– des fonds régionaux pour financer les filets de sécurité
en milieu urbain, réduisant l’effet des flambées des
prix importés sur les populations vulnérables ;
– des mécanismes régionaux de régulation tarifaire
ajustant les droits de douanes pour lisser les prix
des produits importés de façon permanente en cas
de baisse et de hausse ;
– des bourses régionales de produits agricoles et la
mutualisation d’assurances prix par couverture
financière ou physique ;
– l’harmonisation au niveau régional de fonds de lissage
permettant pour certains produits de réguler
à la hausse et à la baisse les prix à la consommation
et de stabiliser le prix au producteur.
Les idées ne manquent pas. Elles pourraient être
portées dans les enceintes internationales sous la bannière
du renforcement de l’intégration régionale et de
la reconquête des marchés agricoles régionaux.

La « reconquête des marchés agricoles régionaux
 »

Le nouveau dynamisme de l’agriculture. Même si c’est
difficile à admettre pour les populations urbaines et les décideurs africains, la flambée des cours des céréales
est une chance pour le développement de l’agriculture
africaine qui devient maintenant compétitive
par rapport aux importations. La croissance a repris
en Afrique (4,7 % en 2010) et selon la Banque Mondiale,
le rebond provient d’une meilleure productivité
agricole et de l’augmentation de l’investissement
direct étranger.

Le commerce intra-africain et intra-régional. Ce commerce
reste faible : 10 % des échanges commerciaux
du continent se font entre nations africaines, mais le
potentiel est considérable. Les villes de la sous-région
« Afrique de l’Ouest », par exemple, seraient d’ores
et déjà nourries aux 4/5 par des produits locaux et
issus du commerce régional. Elles constitueraient
donc un débouché plus important que les marchés à
l’exportation. Compte tenu de la poursuite de la croissance
démographique et de l’urbanisation, on peut
dire que le grand défi qui se pose aux pays africains
est d’assurer le plein accès des systèmes nationaux
de productions agricoles et alimentaires au marché
intra-africain.
Il convient donc de replacer dans les débats actuels
le développement du commerce intra-régional malmené
par la crise et délaissé par les dirigeants nationaux
et la communauté des donateurs. Un tel projet
passe par une argumentation à mettre à disposition
des acteurs concernés : opérateurs, OP, décideurs
africains et donateurs. Défendre cette reconquête du
marché agricole régional suppose de travailler (au
moins) sur trois ensembles de questions :
– Dans la mesure où il s’agit de construire, ou de
consolider, des politiques communes, quels sont les
instruments innovants expérimentés dans d’autres
politiques d’intégration régionale (y compris la PAC
et ses innovations pour 2013) pouvant s’appliquer
aux marchés régionaux agricoles africains ?
– L’intensification de l’agriculture et la sécurité alimentaire
dans les différents pays du continent africain,
passent-elles par la reconquête des marchés
intra-africains ?
– Jusqu’à présent le commerce extérieur des produits
agricoles africains se faisait principalement avec
l’Europe avec des flux d’importations qui ont pu
générer des compétitions dommageables. Quelles
sont les conséquences, pour les marchés intra-africains,
de la réorientation des échanges africains
vers les pays émergents ?

Pour la constitution d’un groupe de travail « commerce
intra-africain »
. L’idée a été lancée de constituer un
groupe de travail au sein d’Inter-réseaux pour aborder
ces questions. Il s’agirait de capitaliser les données et
travaux disponibles, de les mettre en circulation et de
faire vivre un débat. L’objectif étant de promouvoir
le commerce intra-africain via la constitution d’argumentaires
à usage et à destination des décideurs
politiques et de la société civile. Si vous êtes intéressés,
et prêts à participer d’une façon ou d’une autre,
vous êtes les bienvenus. Faites-le nous savoir.

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