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Les semences, un intrant stratégique concentrant beaucoup d’enjeux

Cet article présente l’évolution des dispositifs publics
et privés en matière de sélection végétale. Il vise à mettre
en lumière, au regard des dispositifs et contraintes existantes
dans les pays riches, les enjeux associés à la sélection,
la multiplication et la diffusion des semences dans les PED,
notamment en Afrique.

La semence est un élément stratégique
des systèmes de production
agricole : sans semences de
qualité et adaptées aux évolutions des
contextes pédoclimatiques, la survie
des sociétés rurales serait compromise.
Le travail de sélection permettant de
produire des variétés adaptées aux
besoins des sociétés est donc fondamental,
de même que celui de la multiplication
des semences et plants présentant
les caractéristiques favorables
lors de leur semis.

Historique de l’origine de la sélection
variétale : des champs aux laboratoires.

En premier lieu, il est important
de rappeler le rôle fondamental des
paysans dans la domestication des
espèces. Nos ancêtres ont pratiqué des
sélections principalement massales*
mais aussi basées sur des caractères
recherchés des plantes entières, caractères
parfois associés à des spécificités
culturelles des sociétés rurales.
Dans des environnements très variés,
ils ont domestiqué un grand nombre
d’espèces, avec une multitude de
variétés adaptées à des écosystèmes
particuliers. Il s’agit le plus souvent
de « variétés populations* » ayant
une grande diversité génétique. Elles
contribuent encore aujourd’hui à
l’alimentation d’une part importante
des populations du globe.

« Les paysans ont domestiqué
des milliers d’espèces mais
seulement 150 d’entre elles sont
actuellement utilisées par les
grandes filières alimentaires, 20
fournissent à elles seules 95 %
des calories de l’humanité et 3
seulement d’entre elles (blé, riz et
maïs) en fournissent 50 % »

Au xixe siècle, les premiers sélectionneurs
européens sont partis des
variétés produites par les paysans
et ont utilisé de nouvelles méthodes
permettant d’obtenir plus rapidement
des plantes ayant les caractères qu’ils
recherchaient (productivité, goût, résistance
à une nouvelle maladie, etc.).
Ils ont le plus souvent obtenu des « lignées
pures* » et des clones* (pour la
vigne ou les arbres fruitiers) présentant
nettement moins de diversité génétique
que les « variétés populations »
des paysans, lesquelles jouent toujours
un rôle fondamental pour l’introduction
de caractères nouveaux et, en
particulier, l’adaptation aux aléas et
changements climatiques (cf. article
de D. Bazile et al).

Le long travail de sélection des obtenteurs*
représente un coût important.

Face à ce constat, trois options
ont été menées en parallèle :
(1) Les centres publics de recherche ont
fourni aux agriculteurs des semences
généralement « libres de royalties* ».
Cela fut le cas des variétés de blé,
riz, maïs non hybrides, légumineuses
alimentaires
de la révolution
verte des années
70 à 90. Et c’est encore
le cas pour la
plupart des variétés
produites dans
les centres publics
de recherche de
nombreux pays
en développement
(PED). Par contre,
les budgets de ces centres étant en
fort déclin ces deux dernières décennies,
ils produisent nettement
moins de nouvelles variétés que par
le passé…
(2) Parallèlement aux activités des
centres publics, des obtenteurs privés
se sont développés. Ils ont légitimement
souhaité obtenir un retour sur
investissement afin d’amplifier leurs
activités de sélection. Les agriculteurs
doivent donc payer des royalties lorsqu’ils
achètent les semences de ces
obtenteurs. À noter qu’en Europe,
lors de la création de l’Union des
protections des obtentions végétales*
(UPOV) en 1960, ces obtenteurs n’ont
pas opté pour le brevet mais pour
le Certificat d’obtention végétale*
(COV) qui protège la variété pendant
une vingtaine d’années avant
de passer dans le domaine public
avec accès sans royalties. Le COV
présente deux avantages : d’une part
il laisse le libre accès à la diversité
génétique à la différence du brevet
(un autre obtenteur peut immédiatement
et librement utiliser la variété
produite dans un nouveau croisement)
 ; d’autre part l’autoproduction
de semences à la ferme est autorisée
sans paiement de royalties.
(3) Parallèlement aux deux options
précédentes, des obtenteurs privés
ont développé au début du xxe siècle
aux États-Unis sur le maïs, la pratique
de l’hybridation* à partir de
lignées homozygotes* et brevetées.
Les hybrides F1* obtenus ont certes
de belles performances en regard
de celles de leurs
parents mais ces
performances déclinent
dés qu’on
les ressème, ce qui
incite les agriculteurs
à racheter chaque
année leurs semences.
Un vaste
marché s’est alors
ouvert aux obtenteurs
développant
ce type d’hybride protégé par des
brevets…

L’apparition de nouvelles biotechnologies.
L’accélération des avancées
scientifiques prend de vitesse le droit.

Les firmes phyto-semencières (Monsanto,
Syngenta, BASF, etc.) se livrent
une guerre sans merci et dominent les
« petits et moyens obtenteurs ». Elles
ont d’ailleurs racheté bon nombre
d’entre eux. Pour se défendre, ceux-ci ont fait adopter le COV 91, avec le
concept de variété essentiellement dérivée*
(VED), qui les protège contre
une confiscation de leurs travaux et
investissements par les multinationales
des semences. Pourtant, les brevets se
multiplient, et à la fin des années 2000,
les différences entre COV et brevet
s’amenuisent fortement.
Pour accroître leurs profits dans les
pays du Nord et certains pays du Sud,
ces grandes firmes font un lobbying
incessant auprès des décideurs pour
rendre illégales et à défaut taxer toutes
les semences produites à la ferme.
Elles cherchent ainsi à accroître leur
marché en rendant incontournable
l’achat de semences chaque année par
les paysans.

La regrettable perte d’autonomie
semencière des agriculteurs européens.

Dans l’Union européenne (UE),
la semence est devenue un « intrant »
coûteux que les organismes économiques
d’amont cherchent à vendre
chaque année aux agriculteurs. Par
exemple, les agriculteurs français
souhaitant cultiver du maïs ou du
tournesol ne trouvent sur le marché
que des variétés hybrides* produites
par les grandes firmes semencières
et le coût par hectare de ces semences
est impressionnant : en moyenne
150 euros pour le maïs et 100 euros
pour le tournesol soit, selon les années,
entre 10 et 20 % de la valeur de
la production espérée ! Et comme il
s’agit d’hybrides, la production baisse
nettement si l’agriculteur ressème la
production. Il doit donc racheter la
semence chaque année.
Pour les semences non hybrides
(céréales à paille, légumineuses, etc.),
les variétés utilisées dans les pays de
l’UE sont principalement des variétés
d’obtenteurs privés mais de fortes différences
existent entre pays en matière
de schéma de multiplication et de collecte
de royalties : au Royaume-Uni, les
semences sont principalement triées à
la ferme à partir de la production de
l’agriculteur ; et les organismes privés
faisant ce triage collectent les royalties
pour le compte des obtenteurs.
En France, un dispositif assez lourd
de multiplication de semences certifiées
a été mis en place pour les céréales à
paille. Il semble moins efficient que
les systèmes décentralisés.

Zoom sur l’Afrique subsaharienne
 : quels enjeux face à quels constats
 ?

La biodiversité végétale, fondement
de l’alimentation et des agricultures
africaines.
Comme le signale Oumar
Niangado, en Afrique subsaharienne,
région peu industrialisée, la population
dépend de la biodiversité pour 85 à
90 % des besoins de base. Cette région
du monde est un important centre de
biodiversité. C’est le principal foyer
de diversité du riz africain, du mil,
de l’igname, du sorgho, du niébé et
du fonio. Les paysans ont contribué
au développement de la diversité cultivée
au sein de ces différentes espèces
et leurs systèmes de productions sont
très variés. On peut même affirmer
que chaque terroir possède sa propre
gamme de variétés. Cela, associé
généralement à la variabilité dans le
démarrage de la saison des pluies, explique
que les paysans peuvent changer
de variétés à tout moment. Pour
les principales cultures vivrières, il
est donc pratiquement impossible
de planifier à l’avance la demande de
semences.

Des politiques et législations semencières
souvent peu adaptées aux conditions
africaines.
Dans les pays d’Afrique
subsaharienne, le système semencier
est souvent composé de deux filières,
une formelle et l’autre informelle, qui
se superposent et souvent s’ignorent.
Mis en place par l’État, le système dit
« formel » est inspiré du modèle français
de production et de distribution
des semences. Il associe les acteurs
suivants : (1) la recherche, chargée
de la création variétale et de la production
de semences de base* ; (2) le
service semencier national, chargé de
la production de semences certifiées
(R1 et R2*) soit en régie, soit à travers
des réseaux de paysans semenciers ;
(3) le service étatique chargé du contrôle
et de la certification de la qualité
des semences ; (4) des structures de
vulgarisation ; (5) les paysans, acheteurs
potentiels des semences certifiées
produites.
Comme le mentionne O. Niangado,
ce système a rarement donné satisfaction,
bien que l’État et ses partenaires
y aient injecté beaucoup de moyens.
Plusieurs raisons expliquent cette situation
 : la difficulté d’apprécier l’offre
et surtout le volume et la nature des
demandes paysannes, en particulier
dans les régions à fort aléas climatiques
 ; le faible pouvoir d’achat des
agriculteurs ; la faible adaptation de
certaines variétés proposées par la
recherche aux systèmes de production
paysan ou aux besoins de la transformation
artisanale ; le manque de
personnel qualifié pour produire les
semences, etc.
À partir des années 80, suite à l’ajustement
structurel, le rôle des États pour
la production de semences certifiées
s’est réduit. En partenariat avec les
centres publics de recherche, des ONG
ont parfois pris la relève de l’État pour
la multiplication et la distribution de
semences. Le secteur public conserve
cependant et à juste titre, le rôle de
certification.

Des systèmes semenciers majoritairement
informels et devant être confortés.

Pour les cultures vivrières traditionnelles,
les systèmes semenciers dit
« informels » sont prédominants (cf.
tableau ci-après) et, comme l’affirme O.
Niangado, « dans les pays de l’Afrique
de l’Ouest et du Centre (AOC), plus
de 80 % des semences de cultures vivrières
proviennent de la production
du paysan. La semence est le facteur
de production le plus important et
actuellement le moins coûteux pour
les agriculteurs africains ».


Légende : Origine des
variétés
actuellement
utilisées au
Burkina et au
Mali

Les paysans récoltent souvent dans
leurs champs les plus beaux épis, panicules
ou gousses qu’ils conservent
comme semence pour les prochains
semis. Chaque paysan assure ainsi
son approvisionnement à partir de la
production de ses champs et, si nécessaire,
d’échanges, de dons ou d’achats
dans son environnement proche. Le
commerce de semences est en général
très faible. C’est seulement en cas de
catastrophe (sécheresse, inondation,
guerre) que la semence devient un enjeu
critique. Une nouvelle variété est
d’abord évaluée sur une petite surface
avant d’être utilisée sur une parcelle
plus grande. Il n’y a pas de contrôle
formel de qualité ou plutôt « le paysan
acquéreur » assure lui-même le contrôle
au moment de l’utilisation.
Il faut mentionner que les paysans
d’AOC accordent une importance
mineure à la pureté variétale des semences
de leurs cultures vivrières.
Il leur arrive d’ailleurs de mélanger différentes variétés voire différentes
espèces. De plus, l’homogénéité et la
stabilité des variétés qui préoccupent
tant les firmes semencières du Nord
sont rarement à leurs yeux des critères
importants.
Ces pratiques des paysans africains
sont favorables à leur autonomie semencière
mais aussi, grâce aux échanges,
à l’amélioration de leur biodiversité
cultivée. Sur le plan économique, elles
rendent les semences accessibles pour
les nombreux paysans qui ont peu de
ressources financières et craignent
de s’endetter avec les taux d’intérêts
souvent importants des crédits de
campagne.
Plusieurs enjeux clés se dégagent
de ce diagnostic. L’enjeu de la biodiversité
cultivée, en perte de vitesse à
l’échelle mondiale, est primordial pour
l’avenir de l’agriculture du continent
africain. Les systèmes de production
agricole d’une grande majorité d’agriculteurs
entretiennent-maintiennent
cette biodiversité semencière d’autant
plus essentielle pour adopter des stratégies
d’adaptation efficaces face aux
aléas climatiques qui s’intensifient.
Comment préserver cette biodiversité,
sous quelle forme, et quel rôle les
agriculteurs ont-ils à jouer ?
La question de l’accès des paysans à
des semences de qualité
, adaptées à leurs
contextes culturaux et à leurs besoins
est majeure. Vu la perte d’autonomie
semencière de nombreux agriculteurs
dans les pays du Nord, la question du
maintien de cette autonomie au Sud
est un défi pour les organisations paysannes.
Les modèles d’organisation des
systèmes semenciers sont interrogés,
ainsi que les stratégies des multinationales
dans le processus de privatisation
du secteur et de mise sous dépendance
des paysans.

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