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Echos de la recherche internationale sur l'agriculture familiale

Pour renouveler les pratiques d’accompagnement et les
modes de pensée de l’agriculture familiale, il importe de
suivre les résultats de la recherche et notamment celle du
monde anglophone. Dans cette interview, Denis Pesche attire
l’attention sur certaines zones d’ombres et questionne les argumentaires
des ONG de plaidoyer.

Grain de sel : Quel regard porte aujourd’hui la recherche
sur l’agriculture familiale ?

Denis Pesche : Je souhaiterais partager quelques
doutes et zones d’incertitudes que la recherche met
en relief dans la connaissance des exploitations familiales,
en m’appuyant sur un numéro récent de la
revue World Development, consacré au thème « Quel
futur pour la petite agriculture ? » [1]. Le terme « agriculture
familiale » n’existant pratiquement pas dans
le monde anglo-saxon, les débats internationaux sur
l’avenir de l’agriculture familiale restent peu audibles,
voire ignorés, et se structurent plutôt autour de
l’avenir de la « petite agriculture ».
La revue insiste sur l’intérêt renouvelé pour l’agriculture.
Il est aujourd’hui reconnu qu’il existe une
« fenêtre d’opportunité » pour discuter des questions
agricoles. Par contre, la question reste entière sur le
type d’agriculture à promouvoir. Elle aborde également
la question des liens entre petite agriculture et
pauvreté : comme l’a déjà démontré le rapport de la
Banque Mondiale de 2008, le fait d’injecter de l’argent
dans l’agriculture aurait un effet multiplicateur
(ou effet levier) plus grand que dans d’autres secteurs
pour lutter contre la pauvreté. La revue s’intéresse
aussi à la question de l’évolution des structures : la
tendance générale est en effet à l’accroissement des
surfaces agricoles moyennes, même si par endroits
on assiste à des fragmentations d’exploitations. Enfin,
les auteurs de ce numéro insistent sur l’importance
des revenus non agricoles dans l’agriculture.
Les articles de cette revue, ainsi que les résultats
du programme de recherche RuralStruc [2], mettent en
avant quatre points de controverse dans la réflexion
actuelle sur l’agriculture familiale.
D’abord, il existe encore beaucoup de flou et d’idées
reçues sur la question de l’emploi agricole. Contrairement Contrairement
à l’idée un peu générale que l’on peut parfois
avoir, des enquêtes montrent que l’agriculture familiale
peut être employeur de main d’oeuvre souvent mal
payée. Par exemple à Madagascar, les exploitations
familiales rizicoles, qui connaissent d’importantes
pointes de travail, emploient une main d’oeuvre saisonnière
très mal payée. Les agriculteurs familiaux
peuvent aussi se salarier : l’image que l’on a de l’agriculture
familiale qui serait « autonome » ne correspond
donc pas toujours à la réalité. Dans certaines
régions où il existe des opportunités d’emplois, certains
agriculteurs familiaux, pourtant relativement
bien dotés, vont s’employer ponctuellement pour
compléter leurs revenus. Cette question du salariat
et de l’emploi agricole est encore mal connue et fait
l’objet de trop peu de travaux.
Ensuite, la question des revenus non agricoles
reste encore controversée. Au niveau mondial, 35
à 40 % des revenus de la petite agriculture seraient
non agricoles. Au Sénégal, des travaux récents de
la Fongs – Action paysanne mettent en avant trois
grands types de zones : des zones à dominante agricole
(relativement limitées), des zones de transition
et des zones de nouvelles économies, où l’agriculture
ne représente que 30 à 40 % des revenus des ruraux.
Les réflexions sur les politiques agricoles et sur les
revenus agricoles doivent intégrer ces disparités.
On manque ici aussi de connaissances et les travaux
sur les politiques reposent donc sur des données
très limitées.

Un autre point de controverse concerne la question
de l’achat / vente de céréales. Dans la rhétorique
libérale, le fait que de nombreux agriculteurs soient
acheteurs nets de céréales est un argument qui justifie
des politiques de bas prix au niveau des marchés
domestiques céréaliers. Or l’étude RuralStruc montre
qu’au Mali, la majeure partie des exploitations
familiales sont à la fois acheteurs et vendeurs : par
exemple dans la région de Massina dans l’Office du
Niger (région assez ouverte sur le marché), 71 % des
exploitations sont acheteurs de céréales et 89 % des
exploitants sont également vendeurs de céréales. Les
exploitations dans les zones plutôt dynamiques sont
généralement à la fois acheteurs et vendeurs de céréales.
La posture qui consiste à dire que l’exploitant
est acheteur net de céréales est plutôt valide dans les
régions plus reculées, mais est loin de refléter l’ensemble
des zones agricoles et rurales.
Enfin, la question de l’accès au marché est trop
souvent mise en avant comme la solution miracle.
On s’accorde à dire que l’avenir des exploitations
passe par l’accès au marché. À l’Office du Niger, une des zones maliennes les plus ouvertes au marché,
seulement 60 % de la production est mise en marché
tandis que 40 % est autoconsommé. Dans des
zones plus pauvres comme Tominian, seulement
25 % de la production est mise en marché. L’accès
au marché est donc encore loin d’être dominant ; en
dehors du coton, les marchés domestiques restent
relativement peu structurés et les organisations y
ont peu de poids. Par ailleurs, il ne suffit pas d’accéder
aux marchés, encore faut-il pouvoir y rester,
et dans des conditions satisfaisantes. Cette discussion
sur les modalités d’insertion des agricultures
aux marchés reste trop souvent réduite à la simple
question de l’accès.
Ces questions méritent selon moi d’être creusées,
pour affiner les argumentaires sur l’agriculture familiale
mais aussi reconnaître, dans certains cas, les
limites de cette forme d’exploitation agricole.

GDS : Quel rôle peuvent avoir les organisations de
producteurs dans les politiques publiques ?

DP : Pour être un peu provocateur, il me semble que
l’idée de « défense de l’agriculture familiale » n’est pas
porteuse, car elle a un côté négatif. On devrait plutôt
se poser la question de la transformation, voire de la
« modernisation » des exploitations familiales. Plutôt
que d’être dans une posture défensive, il faudrait
réfléchir à quelles sont les étapes et les leviers pour la
transformation des exploitations familiales.
Un article de la revue World Development analysant
l’économie politique des petits producteurs
et leur influence, estime de façon assez juste que,
sur la longue période, les petits producteurs ont été
peu ou mal défendus au niveau politique. C’est vrai
qu’aujourd’hui il existe des organisations qui se sont
structurées, et qui sont de plus en plus puissantes et
influentes ; mais cet article s’appuie sur des courants
de pensée qui estiment que « le changement politique
intervient lorsque des coalitions d’acteurs assez
larges partagent un système de croyance commun
et parviennent à influencer le cadre référentiel des
politiques en place ».
Ce point m’amène à penser que, au-delà des OP
et des ONG qui les appuient, la logique de plaidoyer
devrait associer beaucoup plus largement dans les
pays concernés les chercheurs, journalistes, hommes
politiques et fonctionnaires. Des avancées importantes
du mouvement paysan dans plusieurs pays d’Afrique
de l’Ouest ont en effet eu lieu quand les OP ont
réussi à tisser des liens de complicité avec certains
fonctionnaires ou hommes politiques, mais aussi avec
des journalistes et d’autres personnes influentes dans
la fabrication des opinions. Il faut donc être capable
d’avoir un dialogue construit et des alliés au sein de
l’appareil d’État, puisqu’en définitive les choses ne se
transformeront que lorsque l’appareil d’État au sens
large sera convaincu qu’il est bon de les transformer
dans le sens évoqué.
Sur les logiques de plaidoyer, il est utile de lire
l’ouvrage d’Edgard Pisani, intitulé Un vieil homme et la terre, qui développe un plaidoyer ciblé selon le
public. En effet, ce n’est pas le même plaidoyer qu’il
faut construire pour un décideur du Nord ou du
Sud, ou pour une opinion publique du Nord ou du
Sud. Ce point me parait essentiel. L’enjeu actuel est
de viser en priorité les pouvoirs publics des pays du
Sud, en particulier les ministères des Finances des
pays du Sud qui détiennent souvent les clés de la décision
par rapport aux politiques agricoles. Le vrai
plaidoyer doit donc être construit pour essayer de
convaincre les politiques des pays du Sud ; les autres
suivront logiquement.

GDS : Quels peuvent être les liens et articulations
entre la recherche et les ONG de plaidoyer ?

DP : C’est un vieux « serpent de mer ». Quand je
travaillais dans l’animation de réseau, on a souvent
essayé de construire des relations entre la recherche
et les ONG. Étant aujourd’hui dans le monde de la
recherche, je constate que la recherche est de plus
en plus soumise à une logique de compétition : les
réformes institutionnelles de la recherche et son financement
imposent de plus en plus aux chercheurs
d’être en compétition « les uns contre les autres ».
Cela induit des logiques de spécialisation et de fragmentation.
Pour survivre dans un monde régi par
la compétition, on se spécialise, on travaille sur sa
petite niche. Aujourd’hui, la recherche a ainsi relativement
peu de capacités de synthèse et de mise en
perspective des travaux conduits ici ou là. Tout est
très fragmenté et parcellisé.
La question des temporalités est aussi une difficulté.
Le travail de recherche prend un certain
temps : on fait des enquêtes, on traite les données,
souvent dans des conditions difficiles, etc. C’est une
temporalité qui est rarement en phase avec celle de
plaidoyer des ONG, où il faut des réponses rapides
et immédiates. Par ailleurs, lorsqu’on fait de la recherche,
on est censé avoir un certain « doute constitutif
 », c’est-à-dire que l’on s’interroge, on se pose
des questions pour faire avancer la connaissance
et générer de nouvelles questions. La logique de
plaidoyer est par contre une logique de conviction,
de certitude et de simplification (il faut simplifier
le discours pour qu’il soit entendu). C’est à mon
avis de moins et moins évident de trouver dans la
recherche des personnes qui acceptent de jouer ce
« jeu » qui n’est pas du tout reconnu dans la carrière
d’un chercheur. Néanmoins, la question de l’utilité
sociale de la recherche reste très importante et
souvent débattue. Les recherches sont conduites le
plus souvent avec des soutiens financiers publics et
les chercheurs doivent s’interroger sur leurs capacités
à apporter à la société des éléments un peu plus
concrets que des discussions académiques parfois
détachées des enjeux réels. La collaboration entre
recherche et ONG peut aller dans ce sens, si chacun
sait prendre en compte la spécificité des différents
métiers et penser les bonnes articulations.

Cette interview a été
rédigée sur la base d’une
intervention de Denis
Pesche lors du séminaire
« Quelles pratiques de
coopération pour appuyer
les agricultures
familiales ? », organisé par
la Commission Agriculture
et Alimentation (C2A) de
Coordination Sud, le 7
décembre 2010 à Nogentsur-
Marne (France). Le
rapport de l’étude réalisée
par la C2A est disponible
en ligne :

http://www.coordinationsud.
org/spip.
php ?action=acceder_document
&arg=5130&cle=49593314f618d
ed91a74d48b9d4dc982&file=pd
f %2Fcomment_soutenir_les_
agricultures_familiales_vf_
dec2010.pdf

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