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Une vision de l’agriculture et de l’agribusiness au Nigeria

L’agriculture du Nigeria vue par une experte nigériane. Si
l’on retrouve à certains égards des situations rencontrées
dans des pays voisins, notons le pragmatisme de l’analyse et
l’accent porté sur l’esprit d’entreprise, qu’elle soit familiale ou
de plus grande échelle.

Grain de Sel : Quel diagnostic faites-vous du secteur
agricole au Nigeria ?

Ndidi Nwuneli : L’agriculture est le secteur le plus
important de l’économie du Nigeria. Elle emploie
60 % de la population (dont une part importante
de femmes en milieu rural) et contribue à 35 % du
PIB du pays. Comme pour d’autres pays africains,
l’agriculture au Nigeria reste en grande partie axée
sur les cultures vivrières pour le marché intérieur,
compte tenu de l’importance de la population nigériane,
estimée à 150 millions de personnes. En dépit
de cette réalité, le Nigeria reste un importateur net
de produits alimentaires. Cela est dû à plusieurs raisons.
Tout d’abord, la majorité des activités agricoles
dans le pays se font à petite échelle et intègrent peu
les innovations dans les domaines des intrants, de
la récolte, de la transformation, de la distribution et
de l’accès aux marchés. La majorité des agriculteurs
se trouve dans une logique de subsistance, n’est pas
alphabétisée et a un accès limité à la formation. En
outre, les exportations du pays sont dominées à 95 %
par les produits pétroliers et leurs dérivés, ce qui
a fortement détourné l’attention portée au secteur
agricole. En conséquence, les investissements privés
et publics ont été largement insuffisants dans ce
secteur. Cela a été exacerbé par l’absence de politiques
fortes, cohérentes et coordonnées à tous les
niveaux du pays.

GDS : N’existe-t-il pourtant pas un fort potentiel de
développement de l’agriculture au Nigeria ?

NN : Le potentiel du secteur agricole au Nigeria est
effectivement énorme. Nous avons des bases solides :
des atouts naturels, en particulier des terres (39,6
millions d’hectares de terres arables, dont 60 % sont
exploitées), un climat, de l’eau, des zones côtières et
une économie agricole. Aujourd’hui, le Nigeria est
l’un des plus grands producteurs au monde de tubercules
(patate douce, igname, manioc), de fruits
(mangue, papaye), de céréales (mil, sorgho, sésame)
et de noix de cajou. En outre, la population du pays
représente un immense marché intérieur, qui peut
entrainer et soutenir la production agricole et la transformation
locale. Le Nigeria joue également un rôle
clé en Afrique de l’Ouest, où il existe d’importants
marchés régionaux. Malheureusement, l’intégration
régionale entre les filières agricoles reste faible : les
pays ouest-africains échangent parfois plus facilement
avec leurs anciens colonisateurs ou les États-Unis,
qu’avec leurs voisins. Cela limite le développement
de filières telles que le riz, le coton et le cacao, et renforce
la dépendance aux importations.

GDS : Quels sont les responsabilités des secteurs public
et privé dans le développement de l’agriculture
au Nigeria ?

NN : Le secteur public doit créer un environnement
propice au développement agricole. Il doit lever les
entraves actuelles du secteur, renforcer notamment
les politiques commerciales et foncières, investir dans
l’enseignement et la recherche agricole, développer
l’accès aux intrants, inciter les institutions financières
(banques, compagnies d’assurance…) à soutenir
le secteur privé, veiller à la mise en place de services
de vulgarisation et de programmes de développement
agricole au niveau des gouvernements locaux,
améliorer les infrastructures, en particulier les réseaux
routiers et électriques. En outre, l’agriculture
doit être reconnue comme un secteur d’activité clé
au Nigeria, ce qui nécessite l’engagement d’un secteur
privé organisé à tous les niveaux des filières.
Le secteur agricole offre d’importantes possibilités
pour les petites et moyennes entreprises, qui peuvent
créer de la valeur ajoutée et des emplois. Le secteur
privé peut amener des financements dans les filières
agricoles, ainsi que des appuis pour les équipements,
la transformation, le transport, la distribution et le
marketing.

GDS : Quels sont les préalables indispensables pour
renforcer le secteur agricole du Nigeria ?

NN : Il y a un besoin urgent d’améliorer la productivité
des petits exploitants agricoles, par l’accès aux
semences améliorées, aux engrais, aux techniques
de gestion de l’eau, aux équipements, aux financements
et aux marchés. En effet, seulement 5 % des
paysans nigérians utilisent aujourd’hui des semences
améliorées, en raison de leur faible disponibilité,
des problèmes de qualité et de leurs prix élevés. Le
marché semencier est actuellement dominé par 4
compagnies au Nigeria, qui fournissent souvent des
semences de qualité médiocre. Le taux d’utilisation
d’engrais est d’environ 7 kg par hectare (à comparer
à la moyenne mondiale de 100 kg/ha). Seuls 18 % des
agriculteurs ont accès aux services de vulgarisation.
Les techniques de production, de récolte et de transformation
restent rudimentaires. Les capacités de
stockage sont faibles, les structures de stockage et de
manutention sont encore sporadiques et inefficaces,
ce qui cause d’importantes pertes post-récolte et des
fluctuations importantes dans les prix. Les emballages
sont inappropriés car les fabricants connaissent
mal les besoins des transformateurs. Les circuits de
distribution directs et indirects sont fragmentés et
souvent improvisés à des coûts extrêmement élevés.
En outre, les prix élevés du pétrole ont considérablement
affecté les coûts de transport.
Il faut souligner ce point de blocage en Afrique occidentale
 : l’énergie, notamment l’électricité. Celle-ci
est nécessaire à la transformation, l’emballage et au
stockage des produits agricoles. Malheureusement,
l’électrification reste limitée dans les zones rurales
et même dans les zones urbaines. Bon nombre
de transformateurs sont obligés de recourir à des
groupes électrogènes et de consacrer une part importante
de leur budget à l’essence, elle-même de
plus en plus chère.
Lever ces contraintes permettrait à terme à la
production nigériane d’être compétitive par rapport
aux importations, tout en restant abordable pour les
consommateurs (la combinaison actuelle de faibles
rendements, en moyenne 1,7 t/ha et du coût élevé
du travail conduit à un prix du riz paddy d’environ
300 US$/t au Nigeria comparativement à 130-140 US$
en Thaïlande). Au-delà de l’enjeu des rendements,
l’accent doit également être mis sur les filières agricoles,
afin qu’elles soient efficaces et rentables.

GDS : Qu’entendez-vous par « agribusiness » ?
NN : Le terme « agribusiness » se réfère aux engagements
et à l’implication des entreprises privées
dans tous les domaines liés à l’agriculture : fourniture
d’intrants, transformation, commercialisation,
distribution et vente au détail. Cela met l’accent sur
le fait que pour que l’agriculture soit durable, elle
doit être considérée comme une entreprise économiquement
rentable.
(NDLR : Certains
termes dans la
langue anglaise ne
sont pas facilement
traduisibles en
français, ou n’ont pas
la même connotation
en français. C’est le
cas par exemple du
mot « agribusiness » :
en anglais ce mot
ne fait pas référence
à l’agriculture
capitaliste (comme
en français), mais
plus à l’entreprenariat
agricole. Autre
exemple :
« Agriculteurs
familiaux » en
français se traduit
par « small scale
farmers » (littéralement
« agriculteurs à petite
échelle ») en anglais.)

GDS : Pensez-vous que l’agribusiness soit le seul moyen
de développer l’agriculture au Nigeria ?

NN : Oui je le pense. Les agriculteurs africains sont
restés trop longtemps dans une agriculture de subsistance.
Avec la réduction de la taille des exploitations,
l’appauvrissement et le vieillissement de la population
agricole, mêlés à l’intérêt limité de la jeunesse à
s’engager dans l’agriculture, il y a un besoin urgent
de calculer le potentiel de rentabilité des investissements
dans l’agriculture et de montrer qu’il peut être
économiquement intéressant d’investir dans l’agriculture
à court, moyen et long terme.

GDS : Existe-t-il actuellement des expériences intéressantes
sur le terrain dans le domaine de l’agribusiness
 ?

NN : Il y a aujourd’hui assez peu d’exemples de filières
agricoles prospères et efficaces au Nigeria. Des entreprises
comme Olam, Nestlé et Nigerian Breweries
s’approvisionnent avec succès auprès de petits exploitants
agricoles et soutiennent la croissance à travers
le développement des filières locales. Pour le cas de
Olam dans l’État de Benue, grâce au soutien du programme
USAID Markets, il a été démontré que des
interventions coordonnées et ciblées peuvent générer
une augmentation significative des rendements agricoles.
En organisant les petits exploitants en groupes
et en mettant à leur disposition des formations, des
services de vulgarisation et des intrants à crédit, on
a vu une augmentation importante des quantités de
riz produites et livrées à l’usine.

GDS : Qu’est-ce qui peut être fait pour développer
l’agribusiness ? Comment peut-on favoriser la croissance
du secteur privé ?

NN : Il est important de souligner que seules des interventions
globales pourront assurer une croissance
durable et créatrice d’emplois. Par exemple la filière
manioc, l’une des plus importantes au Nigeria, a bénéficié
d’un soutien de « l’Initiative présidentielle »
pour le manioc et ses produits dérivés (cossettes de
manioc, farine, etc.). Grâce à un investissement
minimal dans la recherche, l’information sur le s
marchés, la fourniture d’engrais subventionnés et
l’ouverture aux marchés internationaux, la filière
manioc a reçu une impulsion majeure entre 2003 et
2007. Mais l’augmentation de la production de manioc
a alors entraîné une saturation du marché, ce
qui a découragé les agriculteurs. Cela démontre que
si l’on met l’accent uniquement sur l’augmentation
des rendements, sans investir dans la transformation
et dans les autres maillons de la chaîne, les gains ne
sont que de court terme et l’on n’aura pas une croissance
sur le long terme.

GDS : Selon vous, quels sont les types d’agricultures
qui devraient être encouragés ?

NN : Il faut encourager à la fois les agricultures familiales
et celles à plus grande échelle. Chaque économie
émergente a besoin que ces deux types d’agriculture
travaillent ensemble et se soutiennent mutuellement.
Les agricultures familiales doivent être modernisées
et davantage tournées vers le marché. Le gouvernement
a récemment lancé une « Initiative pour l’agriculture
commerciale » pour soutenir l’émergence de
grandes exploitations. Toutefois, étant donné qu’au
Nigeria la majorité des agriculteurs possède des exploitations
inférieures à un hectare, il est impératif
que soient également mises en oeuvre des initiatives
portées par une large population d’agriculteurs familiaux
à la base.

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