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Le géant nigérian avide des noix de coco de ses voisins

Le Nigeria est généralement vu comme un géant régional
capable de dynamiser les économies agricoles des pays
voisins. Pourtant, sans politiques publiques adaptées, l’intégration
régionale a ses limites. Illustration avec un cas d’école
méconnu : la filière « noix de coco » au Ghana.

En 1990 lors d’une réunion scientifique, un chercheur
montre une carte des productions agricoles
en Afrique de l’Ouest, avec une grande
tache blanche à la place du Nigeria, illustrant ainsi
le manque de données fiables sur ce géant régional.
Depuis, même si les recherches sur ce pays se sont
un peu améliorées, on en apprend parfois beaucoup
plus sur le Nigeria via ses voisins. C’est le cas de la fi-
lière « noix de coco » : plutôt discrètement, le Nigeria
importe des noix de coco de ses voisins d’Afrique de
l’Ouest. Un exemple d’intégration régionale, avec la
demande du Nigeria comme moteur ?

La demande croissante de la population nigériane.
Depuis plusieurs décennies, la demande de
la population nigériane en coco est supérieure à la
capacité de production du pays. L’aire de production
reste limitée au Sud-Ouest du pays tandis que la consommation
nationale augmente. Dès les années 80,
on observe des importations d’huile de coco du Bénin
et du Togo. Au cours des années 90, la demande
change de produit : ce n’est plus l’huile mais la noix
qui est importée. La consommation d’huile de coco
est en effet progressivement supplantée par l’huile de
palme, moins chère. En revanche la consommation
en noix continue d’augmenter avec la population,
surtout en noix sèche dans le Nord du Nigeria. Des
filières d’importation de noix sèches débourrées se
mettent en place : de jeunes Nigérians s’établissent
dans les plantations du Bénin et du Togo où ils payent
pour la collecte et le débourrage des noix, puis leur
transport jusqu’au Nigeria. À la fin des années 90,
des commerçants vont jusqu’en Côte d’Ivoire qui dispose
d’un surplus de noix, grâce à un programme de
recherche et de développement de cocotier hybride.
Mais ces noix hybrides se stockant et se conservant
moins bien que celles du cocotier traditionnel [1], appelé
« Grand-ouest africain » (GOA), les acheteurs nigérians
se rabattent massivement à partir de2002 sur
les noix de coco de type GOA de l’Ouest du Ghana.

La situation au Ghana avant l’arrivée des Nigérians.
La mise en place de la filière cocotier au Sud-Ouest
du Ghana est un « cas d’école ». Introduit dans les
années 20 par un forestier britannique, le cocotier
se développe au Ghana dans les années 50 avec la
création d’une unité de transformation (coprah [2]
et huile de coprah), sous l’effet de politiques publiques. Sous l’ère socialiste, cette unité est gérée par
des fonctionnaires. Puis au cours des années 60/70,
les villages de la frange côtière du Sud-Ouest du
Ghana développent leurs propres unités artisanales
de transformation, les planteurs étant mécontents de
la détérioration des conditions d’achat par l’usine.
D’autre part, les jeunes arrivant à l’âge de s’installer
manquent de terres à cultiver et s’investissent alors
dans les activités de post-récolte et de transport des
noix et de l’huile. Certains étendent leur commerce
jusqu’à Accra et commencent à fournir des crédits
aux planteurs, contrôlant ainsi progressivement la
filière. Sur la frange côtière au Sud-Ouest du pays,
le cocotier devient ainsi presque l’unique générateur
de revenus, ainsi qu’un grand pourvoyeur d’emplois.
Mais au fil des années, la filière est progressivement
dominée par quelques gros transformateurs d’huile,
principalement via le crédit et l’endettement chronique
des planteurs. Cette économie de quasi-monoculture
est donc fragile. Elle est de plus menacée par
la maladie du jaunissement mortel des cocotiers, qui
s’étend dans les années 90. Avec l’aide de la coopération
française, un programme de développement
de cocotiers hybrides (entre le GOA et des variétés
plus productives) est mis en place, mais ses résultats
restent mitigés dans un contexte de prix très faibles.
Face à ce tableau inquiétant pour l’avenir de la filière,
la demande du Nigeria apparaît d’abord positive pour
la région et les planteurs. Un cas d’intégration régionale
réussi ? La réalité est plus nuancée.

La mise en place d’une filière d’acheteurs nigérians
dans le Sud-Ouest du Ghana.
Les acheteurs nigérians
venus au Ghana prospectent puis s’installent là
où ils sont certains de pouvoir s’approvisionner. Vers
2002, ils s’établissent timidement à Jomoro, premier
district producteur de noix de coco, encore indemne
de la maladie du jaunissement mortel. C’est à partir
de 2005 que leur intervention devient visible, avec
l’installation progressive d’autres acheteurs nigérians
dans les districts voisins. Ces acheteurs ont entre 20
et 40 ans et certains d’entre eux sont de jeunes diplômés
en marketing. Ils travaillent pour le compte
de commerçants et de sociétés basés à Lagos, qui
les financent via une banque commerciale à Half-
Assinie, la capitale du district. Les jeunes Nigérians
redistribuent cet argent à des intermédiaires ghanéens,
qui achètent et rassemblent les noix pour eux.
Ils organisent le transport en camions immatriculés
au Ghana jusqu’à la frontière du Nigeria, où des véhicules
légers reprennent les noix jusqu’à Lagos. La
majeure partie des noix est expédiée à Kano, où elles
sont revendues essentiellement pour la consommation,
dans tout le Nord du pays, voire dans les pays
sahéliens voisins.

Les acheteurs nigérians, arrivant avec des capitaux
et une monnaie nigériane, le Naira (s’appréciant
de 40 % par rapport au cédi ghanéen entre 2005 et
2009), concurrencent facilement les transformateurs
locaux. Pour compenser le fait qu’ils ne fournissent
pas les mêmes services que les transformateurs [3], ils
proposent un prix supérieur au prix local et couvrent
en sus le coût du débourrage et du transport jusqu’à
leur centre. Cette façon de procéder leur permet de
charger les camions rapidement, tout en s’assurant
une rotation rapide de leur capital. Le marché nigérian
capte désormais plus de 50 % de la production
commercialisée de noix de coco du Ghana.

L’impact de la pression nigériane sur une filière
locale.

Les aspects positifs : hausse des prix et de la valeur ajoutée.
La forte demande nigériane a pour premier effet
une augmentation rapide des prix dans le Sud-Ouest
du Ghana. Les acheteurs nigérians, profitant d’une
rente générée par le prix beaucoup plus élevé des noix
au Nigeria et par le taux de change naira/cedi, augmentent
leurs prix à l’achat chaque année. On peut y
voir aussi l’effet de la concurrence qu’ils exercent entre
eux. Entre 2005 et 2008, le prix de 100 noix de coco
livrées au magasin passe de 3 à 9 cedis, soit de 2 à 4 cedis
constants de 2001. Ce doublement du prix constant
est bien dû à cette filière nigériane. L’intervention des
acheteurs nigérians augmente globalement la valeur
ajoutée créée par la filière « noix de coco » dans les
districts « cocotiers » du Sud-Ouest du Ghana.

© A.K. Dziwornu

Des aspects moins positifs : une valeur ajoutée captée
par les intermédiaires.
Les seuls planteurs bénéficiant
pleinement de la hausse des prix sont ceux capables
de livrer par leurs propres moyens les noix aux centres
de collecte des Nigérians. Pour les autres, la valeur
ajoutée est captée par les intermédiaires entre
acheteurs nigérians et planteurs ghanéens, coincés
dans une relation créancier-débiteur. Au final, les
deux tiers des planteurs profitent peu de cette arrivée
du marché nigérian. Par ailleurs, cette limitation de
l’effet prix, conjuguée à l’âge avancé de la majorité
des planteurs, freine considérablement les capacités
d’investissement et de relance de la production. On
retrouve le paradigme de bien des agricultures de
plantations familiales : les planteurs qui possèdent
les vieux cocotiers sont trop âgés pour investir dans
la replantation et les jeunes qui auraient l’énergie et
la force de travail ont peu ou pas accès à la terre.

En outre, la demande nigériane est à l’origine
d’un mouvement de vols de noix et de conflits de
générations : faute d’accéder à la terre ou à des emplois
alternatifs, des jeunes tendent à voler les noix
des plantations de leurs pères pour les vendre aux
Nigérians ; ce mouvement peut être considéré par
certains comme celui d’une « redistribution des revenus
 » entre classes d’âge, mais ces revenus sont
rarement réinvestis.

Enfin, la filière d’importation vers le Nigéria prenant
le dessus alors que l’offre décline, le nombre
d’unités de transformation locale en « huile de coco »
s’effondre. Ce mouvement implique une chute de l’ordre
des deux tiers des emplois dans la fabrication de
l’huile et sa commercialisation.

Intégration régionale et effets pervers. À travers
cet exemple, on voit le Nigeria jouer son rôle de géant
régional, avide de matières premières alimentaires
et, au moins au premier regard, susceptible de soutenir
les économies agricoles des pays voisins. Une
sous-estimation des effets de cette filière « cocotier »
dans les statistiques nationales des pays, notamment
au Ghana et en Côte d’Ivoire, est d’ailleurs fort probable.
Cette filière, traversant les régions forestières
jusqu’en savane et en pays sahélien, illustrerait donc
à quel point le « manque d’intégration régionale »
décrié par certains experts relève en partie de l’ignorance
vis-à-vis de l’économie « informelle » dans le
sous-continent.

En même temps, cette pression de la demande du
géant nigérian a aussi des effets pervers au Ghana.
La capacité de cette forme d’intégration régionale à
sauver et relancer les filières cocotiers des pays voisins
reste incertaine. Ces aspects sont à prendre en
compte dans les politiques publiques et les négociations
entre États de l’Afrique de l’Ouest.

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1 commentaire

  • CODJIA K. Marcel 13 avril 2011 13:37:00

    je suis un jeune béninois aimant le commerce,j’ai mené des investiguation dans les cocoterais du benin. J’aimerais connaitre comment le géant nigéria avide des noix de coco achète les noix de coco,si c’est moi qui vais les convoyer du benin jusqu’au nigeria et quel est le prix ?




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  • CODJIA K. Marcel 13 avril 2011 13:37:00

    je suis un jeune béninois aimant le commerce,j’ai mené des investiguation dans les cocoterais du benin. J’aimerais connaitre comment le géant nigéria avide des noix de coco achète les noix de coco,si c’est moi qui vais les convoyer du benin jusqu’au nigeria et quel est le prix ?

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