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Leaders paysans et politiques: entre opposition, complicité et partenariat

Les leaders paysans, meneurs des négociations entre leurs
OP et l’État, ont un fort rôle à jouer pour aller vers un développement
agricole de leurs pays. Quelles relations les leaders
entretiennent-ils avec les États ? Quels sont les risques
de récupération politique ? Comment établir un véritable partenariat
gagnant-gagnant ?

« Nous, paysans sénégalais, savons que notre
premier partenaire est l’État, car il a pour
rôle de mettre en oeuvre les politiques de développement
».
Seynabou Ndoye, leader sénégalaise,
témoigne ainsi de l’importance des relations entre
OP et États. Leurs rôles sont complémentaires, et les
OP ne peuvent espérer faire évoluer les conditions
de vie des producteurs sans passer par des décisions
politiques. Au coeur des relations entre OP et État,
le leader paysan tient une place centrale. C’est lui
qui défend les intérêts des membres de son OP, dialogue,
négocie et argumente avec les représentants
des pouvoirs publics, pour aboutir à une position
partagée. Mais ces relations entre États et OP, et plus
particulièrement avec les leaders paysans, sont complexes,
et peuvent même dans certains cas aboutir à
des conflits sérieux.

Les leaders paysans, des opposants au pouvoir ?
Le pouvoir de mobilisation des leaders paysans,
l’audience dont ils jouissent, leur capacité à porter
haut et fort la voix des paysans et la témérité dont ils
font preuve dans la confrontation, les rendent souvent
dangereux aux yeux des gouvernements qui voient en
eux des opposants politiques potentiels. Faliry Boly,
leader malien, témoigne ainsi : « Les politiciens ont
peur de l’influence que peut avoir un leader paysan,
surtout s’il a une large base qui le suit, car pour eux,
si tu n’es pas avec eux, cela signifie obligatoirement
que tu es contre eux ».
Seynabou Ndoye partage ce
constat : « L’État considère les mouvements paysans
comme des opposants. Pourtant, notre plateforme a
été mise en place quand l’ancien gouvernement était
au pouvoir, et ils nous voyaient alors comme des alliés
de l’opposition. Aujourd’hui, c’est cette ancienne
opposition qui est au pouvoir, et qui pense à son tour
que nous sommes des opposants ! »

Les responsables politiques regardent ainsi les leaders
paysans davantage comme des concurrents à
combattre que comme des partenaires de travail. Les
changements fréquents et rapprochés de ministres de
l’Agriculture sont une autre source de complications
pour les OP, contraintes de composer régulièrement
avec de nouveaux interlocuteurs, sans pouvoir entrer
dans une relation stable et fructueuse. Dans des cas
extrêmes, certains États vont jusqu’à bâtir des stratégies
de déstabilisation du mouvement paysan et
des leaders considérés comme nuisibles. Cela peut
se traduire par exemple par la création de nouvelles
OP, laissant la main libre à l’État pour placer à leurs
têtes des leaders dociles, comme cela s’est produit
au Burkina Faso et au Sénégal. Bassiaka Dao, leader
burkinabé, s’en indigne : « C’est un moyen d’avoir la
main mise sur les paysans. Une coopérative de producteurs
doit s’organiser autour des besoins des acteurs
mais pas sur l’initiative de personnes extérieures qui
viennent imposer leurs idées. Sinon, qui va piloter ces
organisations ? »
Selon lui, « il y a toujours eu des tentatives
de déstabilisation par l’État de certains leaders
qui portent très haut le flambeau. Ce sont des choses
qui sont courantes ».

Dans certains pays où la liberté d’expression est plus
risquée, la prise de position des leaders paysans contre
l’État est d’autant plus difficile. C’est notamment
le cas au Chili où le vice-président de l’OP Mucech
est toujours porté disparu, et où, d’après Rigoberto
Turra, leader chilien : « Dans certains endroits, encore
aujourd’hui, si tu parles trop tu peux te faire tirer
dessus »
. Mais sans aller jusqu’à cet extrême, il arrive
que des leaders paysans, jugés trop influents, se retrouvent
emprisonnés. Ainsi, en 1997, le Sexagon a
entrepris un plaidoyer auprès des responsables de la
zone Office du Niger pour la réduction des redevances
sur le maraîchage. Faliry Boly raconte : « Notre
proposition a été rejetée par l’Assemblée et nous avons
alors décidé d’organiser des marches, d’insister pour
nous faire entendre. Ce n’étaient pas seulement les
leaders qui en parlaient, c’était l’affaire de tous. Des
leaders, dont moi-même, ont été mis en prison suite
aux marches que nous avons organisées ».

Afficher une couleur politique : avantage ou risque
?
Si pour les gouvernements, les leaders paysans
sont des opposants potentiels, en revanche, ils représentent
une opportunité pour les partis politiques
tentés par la conquête d’un large électorat qui passe
par la mise à profit de l’audience dont jouissent les
leaders. Les élus des OP sont ainsi souvent approchés
par les partis politiques, en place ou de l’opposition,
qui ambitionnent de les voir rejoindre leurs rangs.
Dans certains pays, c’est même devenu une stratégie
électorale courante. Faliry Boly nous livre son
expérience : « À partir du moment où un leader a
la capacité de mobiliser du monde, à être écouté, les
politiciens s’intéressent à lui, lui tournent autour. S’il
cherche à leur échapper, ils le considèrent comme un
opposant ».
Les sollicitations sont donc nombreuses,
mais le jeu est risqué. Plusieurs raisons expliquent
cela. D’abord parce que les membres des OP ont très
souvent eux-mêmes des convictions politiques variées,
ce qui n’est pas conciliable avec un affichage
politique unique au niveau de l’OP. Ensuite parce
que la succession des partis au pouvoir compromet
l’avenir d’une organisation marquée politiquement,
alors conditionnée par le parti politique en place.

Afficher une couleur politique pour un leader paysan,
c’est aussi risquer de subir des jeux d’influence
et des pressions de la part du gouvernement et des
autres partis, ce qui impacte sur le fonctionnement,
les décisions ou les actions de l’OP, comme le souligne
Jean Coulibaly : « Même si l’AOPP, en tant que
tel, n’est pas marquée politiquement, tout le monde au
Mali sait de quel parti sont ses membres, et cela joue
dans les décisions que prend tel ou tel ministre ».
Et
ceci se produit, alors que la majorité des textes de loi
des pays ouest-africains définissent le caractère apolitique
des OP comme une disposition légale. De ce
fait, la plupart des leaders font le choix de ne pas s’impliquer
en politique, ce qui leur assure une audience
plus large et la garantie de conserver leur autonomie,
quelque soit le parti politique au pouvoir. Bassiaka
Dao témoigne : « Aujourd’hui, au niveau de la CPF
si nous sommes écoutés c’est parce que nous n’avons
pas de manteau politique. Quand je vais à l’assemblée,
les députés sont de tous les bords, et les gens sont
obligés de m’écouter parce que je ne suis pas de tel ou
tel parti »
. Ahmed Ouayach partage cette position :
« Je suis apolitique, j’ai de très bonnes relations avec
tout le monde, ça va de la gauche jusqu’à l’extrême
droite, c’est cela qui fait ma force. Personne ne peut
m’accuser de rouler pour X ou Y. Quand vous ne faites
pas de politique, qu’aujourd’hui vous travaillez avec
tel parti et demain avec tel autre, au moins on ne peut
rien vous reprocher et c’est très important »
.

Les conditions d’une relation constructive entre
leaders paysans et État.
Aussi complexes et conflictuelles
que peuvent être les relations entre État
et leaders paysans, il est important de dépasser ce
niveau puisque le véritable enjeu est de produire un
travail concerté pour faire avancer le développement
du pays. C’est ce que rappelle Samba Gueye : « Le rôle
de l’État est d’orienter, de définir les lois, d’organiser le
fonctionnement du pays. Notre premier partenaire est
l’État. Et on veut qu’il nous implique, qu’on puisse dire
ce que nous pensons. Il faut travailler collégialement »
.
Mais sous quelles conditions cela est-il possible ?

Le rôle capital de l’information. Selon Faliry Boly, le
niveau d’information est un préalable essentiel pour
entamer un dialogue constructif avec le gouvernement
: « Quand votre interlocuteur sait que vous avez
suffisamment d’informations, cela peut le mettre mal
à l’aise mais il a aussi plus de respect pour vous. La
rétention d’informations est une habitude très ancrée
dans nos administrations, donc il est très important
pour les leaders d’être bien informés par ailleurs.
Par exemple, lors de la création du syndicat, nous
n’avions pas d’expérience dans le syndicalisme. Nous
avons donc organisé une formation, qui s’est tenue en
1997 à Niono, et nous avions fait appel à un juriste
pour l’animer. L’objectif était de nous faire connaître
ce qu’est le syndicalisme et d’avoir une idée claire sur
nos droits. Par la suite, lorsque le gouverneur [de la
région] nous a dit que notre syndicat n’était pas légal,
nous avons pu lui répondre qu’il se trompait et citer la
charte qui l’autorisait, ce que nous avions appris lors
de la formation. Il a été impressionné et cela a forcé
son respect envers nous »
.

Baser son discours sur un argumentaire construit. Il
est essentiel également que les leaders paysans, pour
être écoutés et pris aux sérieux, ne tombent pas dans
le piège d’une prise de position contestataire systématique,
mais puissent appuyer leurs revendications sur
des argumentaires solides, en accord avec la vision
défendue par l’OP. Sibiri Jean Zoundi défend cette
idée : « Vous pouvez, avec des argumentaires clairs,
aller dans un dialogue sérieux avec le gouvernement,
défendre vos idées et convaincre. Vous vous opposez
mais sur un discours technique et argumenté, et en
étant force de proposition. Si vous prenez le cas de la
pomme de terre en Guinée avec la négociation entre
la fédération des paysans du Fouta Djalon et le pouvoir,
vous allez comprendre que c’est une question de
rapport de force, de dialogue, de négociation, d’argumentaires
».
Samba Gueye précise : « Le CNCR ne fait
pas d’attaques gratuites vis-à-vis du gouvernement.
Nous avons un plan stratégique à mettre en oeuvre et
des idées que nous défendons sur la base d’arguments
techniques. Pour cette raison, nous organisons fréquemment
des rencontres d’échange pour construire
le plaidoyer en faveur des exploitations agricoles familiales.
La dernière en date est le processus de réflexion
sur la productivité des exploitations agricoles
familiales et leur capacité à nourrir le Sénégal, lancé
en 2008 et qui débouchera sur un forum international
prévu en octobre prochain à Dakar. Les résultats du
forum serviront à alimenter le plaidoyer en faveur de
l’agriculture familiale au Sénégal, en Afrique et dans
le monde. Cette façon de faire du CNCR a permis de
convaincre en 2003 les autorités étatiques avec un argumentaire
technique clair de l’opportunité d’une loi
d’orientation agricole. Ainsi le CNCR fait part de ses
positions à chaque fois que cela est nécessaire. Si l’État
les prend en compte, nous sommes satisfaits. Mais sinon,
nous continuons à défendre nos positions pour
essayer d’influencer les politiques à partir de nouvelles
stratégies bâties en partenariat avec d’autres acteurs
du développement agricole et rural ».

Ne pas travailler de façon isolée. Pour être bien informé
et construire un argumentaire solide, le leader
paysan doit pouvoir compter sur un certain nombre
d’appuis et de conseillers, à l’intérieur comme à
l’extérieur de son OP. Bassiaka Dao témoigne pour
la Confédération paysanne du Faso (CPF) : « J’ai des
alliés et des partenaires stratégiques avec lesquels je
travaille. Nous menons les réflexions en réseau, et
même si c’est moi qui participe aux rencontres et tables
de négociation, je parle à partir des argumentaires
construits ensemble. Ce réseau est constitué à la
fois d’autres leaders de la CPF, des techniciens, mais
aussi des ONG, de certains privés, de journalistes, de
religieux, etc. Des personnes ressources peuvent aussi
nous aider par exemple à décortiquer le contenu des
cadres stratégiques de lutte contre la pauvreté, pour
qu’on puisse mieux les comprendre et avoir des arguments
convaincants »
. Il existe également des cas
d’alliances avec des membres des ministères ou du
gouvernement, que Bassiaka Dao qualifie de « complicités
positives »
: « Elles se construisent sur des affinités
avec des personnes de la «maison», et permettent de
mieux connaître les partenaires que l’on a en face, de
savoir quels sont les points sur lesquels on va pouvoir
négocier, qu’est-ce qui pourra influencer ses décisions.
Cela permet de construire une base de négociations ».

De plus sur certains dossiers internationaux, il peut
aussi être très productif qu’État et OP fassent cause
commune.

Accepter de « mettre de l’eau dans son vin ». Dès lors
que l’État et les OP, qui ont généralement des visions et
des contraintes différentes, voire opposées, acceptent
de travailler en commun et d’aller vers un consensus,
les négociations peuvent aboutir. Bassiaka Dao partage
son expérience de négociateur des prix des céréales
au Burkina Faso, en 2008 : « L’État voulait fixer
le prix du kilo à 100 ou 115 FCFA, mais nous n’étions
pas d’accord, nous voulions des prix plus élevés. Nous
avons fait des propositions, rencontré le ministère, les
discussions ont été chaudes mais au final, chacun a
cédé un peu et nous nous sommes mis d’accord, et les
producteurs ont pu vendre à 125 FCFA ».
Il rappelle
que « même si chacun a ses positions, cela ne nous
empêche pas de nous retrouver, de discuter pour arriver
à des positions consensuelles ».

Rester dans la légalité. Samba Gueye souligne enfin
la nécessité de rester dans la légalité pour appuyer
sa position dans les négociations et gagner la considération
du gouvernement et de la société civile sur
le long terme. « Si le gouvernement n’accepte pas nos
propositions, nous ne souhaitons pas la guerre ; nous
l’interpellons, nous lui faisons d’autres propositions,
mais nous restons toujours dans la légalité. C’est très
important, et c’est la condition pour que nous soyons
écoutés par tout le monde : le gouvernement mais
aussi la population »
.
Si ces conditions sont réunies, il devient alors possible
aux leaders paysans de dialoguer avec l’État
comme un véritable partenaire, de réunir les forces
et de travailler de façon complémentaire et constructive
au développement agricole et économique
du pays.

Pour en savoir plus sur les
leaders interrogés et leurs OP,
vous pouvez consulter leurs présentations et les versions complètes de leurs interviews.

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