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Filières agrocarburant locales au Mali ou comment miser sur l’avenir des territoires ?

Le programme Alterre « Agrocarburants locaux, territoires ruraux et énergie » vise le développement d’une filière locale d’huile végétale de Jatropha curcas, substitut partiel du gasoil consommé localement. En quoi une telle filière participe-t-elle, au delà du développement, à l’atténuation du changement climatique ?

L’atténuation du changement
climatique consiste à réduire
les gaz à effet de serre (GES)
dans l’atmosphère de deux façons :
(i) en captant les gaz déjà présents
dans l’atmosphère qui seront stockés
durablement dans des puits de carbone
naturels, (ii) et en réduisant les
futures émissions de GES dues aux
activités humaines. La filière d’agrocarburants
à base d’huile de Jatropha,
un arbuste adapté aux zones sahéliennes
dont les graines oléagineuses
permettent la production d’une huile
carburant, intervient théoriquement à
ces deux niveaux. D’une part en tant
que culture pérenne, le Jatropha fixe
le carbone tant au niveau de ses bois
et racines qu’au niveau de la couche
superficielle du sol. La biomasse ainsi
obtenue constitue un puits de carbone.
Le Jatropha est alors considéré
comme un boisement. D’autre part en
tant que carburant, l’huile végétale de
Jatropha peut se substituer au gasoil
dans les groupes électrogènes utilisés
pour l’électrification, ainsi que dans
les moteurs diesel des moulins et décortiqueuses.
La combustion d’un
carburant fossile comme le pétrole
émet des GES car schématiquement
on transfère le carbone stocké en sous
sol dans le pétrole vers l’atmosphère.
De son côté, la combustion de l’huile
carburant de Jatropha restitue des
carbones absorbés par les arbustes
quelques mois auparavant. Le bilan
carbone est alors très avantageux. Pour
un même service rendu (par exemple
le fonctionnement d’un moulin), l’utilisation
de l’huile de Jatropha va ainsi
éviter le rejet de GES d’origine fossile.
La filière Jatropha contribue ainsi à la
réduction des émissions.
Mais pour la séquestration comme
pour les réductions d’émissions, des
projets ont montré que derrière un
bon principe, il est possible d’avoir
une mise en pratique contraire aux
effets attendus. Qu’en est-il pour les
filières Jatropha de proximité ?

Une filière réellement propre…
Évaluons
d’abord les émissions directes
de la filière de production d’huile,
provenant des pratiques techniques
(agricole, extraction) et des flux logistiques
(transport des graines, de
l’huile). Les filières de proximité
s’appuient sur une organisation spatiale
restreinte : les zones agricoles
de production des graines, les unités
d’extraction d’huile et les usagers potentiels
de cette huile et des tourteaux
sont rassemblés sur un même territoire
de moins de 20 kilomètres de rayon.
Cette proximité géographique permet
de limiter les flux de matières, donc les
émissions dues au transport routier.
Les itinéraires techniques pratiqués
correspondent aux pratiques locales
peu énergétivores. Les plants sont
produits en pépinières paysannes.
Le travail du sol est fait par traction
animale ou manuellement, généralement
une fois les cultures alimentaires
emblavées. Le Jatropha ne bénéficie pas
d’une filière organisée d’intrants : les
seuls apports en engrais sont ceux des
compostières disponibles localement
et prioritairement réservées aux céréales.
Il n’y a pas de traitement chimique
contre les nuisibles.
Le second point de calcul concerne
les émissions indirectes appelés fuites.
Le principal risque des filières de
proximité est le changement d’usage
des sols. Si, directement ou non, l’introduction
de Jatropha dans les systèmes
de production réduit la superficie des
massifs forestiers, alors l’impact climat
s’inverse car les écosystèmes boisés
naturels sont des puits de carbone
généralement plus importants que les
systèmes de culture agroforestiers.
Dans le cas particulier d’Alterre,
l’introduction du Jatropha tend à
limiter l’impact sur les systèmes de
production. À l’heure actuelle, 871
producteurs se sont engagés dans la
plantation de Jatropha dans les cercles
de Kouri et Yorosso, pour un total
de 370000 plants (équivalents à 370
hectares de vergers). En 2008, 38%
des plants étaient sous forme de haies
et 62% en vergers. La production de
graines de Jatropha est intégrée dans
les systèmes d’agriculture familiale,
avec moins de 0,5 ha par producteur,
pour des exploitations agricoles 20 ha.
L’introduction de Jatropha ne perturbe
donc pas les grands équilibres de production
et l’auto approvisionnement en
céréales des familles rurales, d’autant
plus dans le contexte actuel de déprise
cotonnière qui libère des terres agricoles
(10% de surfaces libérées).

… mais à l’impact climat limité. Les
réductions d’émissions de GES que
va générer le remplacement partiel du
gasoil par de l’huile de Jatropha sur
la zone d’intervention Alterre ont été
évaluées. La séquestration n’a pas été
prise en compte, notamment du fait
que les haies et les très petites surfaces
(soit la grande majorité des plantations)
ne sont pas éligibles à la définition du
reboisement en vigueur au niveau de
la Convention-cadre des Nations Unies
sur les changements climatiques (CCNUCC).
Le calcul des réductions des
émissions de GES s’effectue en deux
temps : d’abord estimer les émissions
produites avec un approvisionnement
classique en gasoil, ensuite calculer les
émissions de la filière de production
d’huile de Jatropha. La différence des
deux permet d’obtenir les réductions
réelles. Un diagnostic énergétique
réalisé sur chaque territoire a permis
de déterminer le profil de consommation
en carburant ainsi que les taux
de substitution possibles. Les taux de
substitution potentiels du gasoil par
l’huile de Jatropha ont été estimés à
80% dans les générateurs d’électrification
rurale et à 30% pour les moulins
villageois. Pour estimer les émissions
de la filière huile de Jatropha, l’ensemble
de la chaîne de production doit être
analysée. Le rendement moyen prévu
en graines est de 2T/ha, et le rendement
d’extraction en huile de 0,225
litre/kg de graines. Les transports ont
été considérés comme négligeables au
vu des courtes distances et du recours
à la traction animale (charrette avec
âne). Les modules motorisés des procédés
de production (pressage, filtration)
supposent l’autoconsommation
d’environ 10% de l’huile produite. Pour
la zone d’intervention d’Alterre Mali,
les résultats sont présentés dans le tableau
ci-dessous.


Tableau : Réductions
d’émissions
de gaz à effet
de serre par le
remplacement
du gasoil par
de l’huile de
Jatropha dans
différents
communes du
Mali

Pour mettre en perspective ces résultats,
on peut donner différentes
équivalences. L’impact climatique
est positif mais les ordres de grandeur
restent modestes.
406 Teq CO2 /an
= réductions d’émissions par substitution
du gasoil par huile végétale
du programme Alterre
= émissions moyennes de 4000 maliens
= émissions moyennes de 37 citoyens
OCDE
= émissions de 223 vols A/R Paris-
Bamako
Au delà des équilibres de chiffres,
quelle est l’explication de tels résultats ?
Ici, la filière de proximité d’huile de
Jatropha ne vise que les usages de carburant
pour les services énergétiques,
délaissant le secteur des transports. Ce
choix correspond à une approche territoriale,
l’accès aux services énergétiques
représentant un levier de développement
local. De ce fait les réductions
d’émission sont modestes car dans la
plupart des pays d’Afrique de l’Ouest,
et à fortiori en zone rurale, la précarité
énergétique est marquée. À l’échelle
nationale, seuls 8% des maliens ont
accès à l’électricité. Le mode de vie
d’un malien revient à consommer
160 kg équivalent pétrole par an, soit
20 fois moins que la consommation
énergétique d’un citoyen d’un pays de
l’OCDE. Les réductions d’émission
sont donc limitées car la consommation
existante en énergie est faible.

Quel intérêt de chercher un développement
propre ?
Considérant cette
précarité énergétique, la part de responsabilité
du Mali dans la pollution
et les enjeux de développement, il peut
sembler incongru de s’attarder sur la
question des impacts climatiques.
Mais la situation énergétique des pays
d’Afrique de l’Ouest n’a pas vocation
à rester figée en l’état, à un niveau
insatisfaisant par rapport aux attentes
en terme d’activités économiques
et de conditions de vie. Mettre dès à
présent en place des solutions locales
d’approvisionnement en carburant,
c’est inscrire ces territoires dans un
développement sobre en carbone. Sur
le long terme, développement propre et
économie ne s’opposent pas. Réduire
la dépendance aux produits pétroliers,
c’est aussi se préparer à faire face à
l’augmentation structurelle et attendue
du prix du carburant fossile. Si
aucune solution alternative n’est mise
en place de façon pratique, alors les
services énergétiques (électricité, services
motorisés) deviendraient trop
onéreux pour les populations rurales.
Au lieu d’être amélioré, l’accès à
l’énergie serait compromis.
De plus, envisager dès maintenant
l’impact climatique des solutions
énergétiques mises en place, c’est
également permettre l’appropriation
de mécanismes internationaux sur le
climat, et donc accéder à de nouveaux
financements. Au vu des réductions
d’émissions générées, le projet Alterre
peut théoriquement les vendre dans
le cadre du Mécanisme de développement
propre (MDP) issu du Protocole
de Kyoto. Mais ce système, fiable et
rigoureux, est cependant lourd, avec
de forts coûts d’entrée pour de petits
projets : recherche de méthodologie,
collecte de données, honoraires d’audit.
Généralement, la vente des réductions
d’émissions couvre les coûts d’entrée
dans le MDP lorsque le seuil critique
de 5000 Teq CO² par an est dépassé.
Pour les projets à petite échelle comme
Alterre, une solution consiste à recourir
à la finance carbone volontaire.
Pour la filière de proximité d’huile
végétale, cette finance carbone pourrait
avoir différentes fonctions, selon
le contexte : participer au fonctionnement
des coopératives de producteurs,
financer une part du conseil technique
agricole, subventionner l’adaptation
des moteurs. Explorer dès à présent
la piste de la finance carbone, à une
période où la cotation du CO² est encore
faible, permet également de renforcer
les capacités des acteurs locaux.
Ces compétences sont indispensables
pour instaurer un contrôle collectif sur
cette rente carbone et s’assurer qu’elle
soit effectivement réinvestie dans des
actions à forte valeur ajoutée de développement.

Le programme
Alterre
« Agrocarburants
locaux, territoires
ruraux et énergie
 » est mis en
place par le consortium
Iram-
Geres et l’ONG
Amedd
(Association
malienne d’éveil
au développement
durable) dans la
région de
Koutiala, au sudest
du Mali.

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