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Évolution et défis du mouvement paysan au Cameroun

Au Cameroun, le début des années 90 marque une nouvelle
ère pour le mouvement paysan, avec l’adoption de
lois promouvant la création d’organisations de producteurs
véritablement indépendantes de l’État. Quelle est aujourd’hui
la situation du mouvement paysan camerounais ? Comment
a-t-il évolué ces vingt dernières années ?

Au Cameroun, jusqu’au début des années 90,
le mouvement associatif rural se caractérisait
principalement par des associations rurales
traditionnelles, à l’échelle de quartiers ou de villages,
avec des objectifs principalement socioculturels.
Dans les filières d’exportation, des organisations de
producteurs créées par l’État servaient de relais aux
sociétés de développement pour la collecte des produits
agricoles, la distribution d’intrants, etc. Ces organisations
avaient également très souvent des missions
de développement régional. Elles étaient contrôlées
par l’État, qui désignait leurs responsables exécutifs,
s’assurant ainsi une influence sur les dynamiques
paysannes. C’était le cas de l’Union centrale des coopératives
agricoles de l’Ouest Cameroun (Uccao) et
des groupements paysans autour de la Société de développement
du coton (Sodecoton) au nord du pays.
Dans la partie anglophone, le modèle coopératif paysan
était plus libéral et relativement indépendant de
l’État. Certaines églises encourageaient par ailleurs
l’organisation des agriculteurs.

Avec la loi de 1992, les débuts du mouvement paysan
camerounais.
Le début des années 90 marque
le désengagement de l’État camerounais du secteur
agricole. Celui-ci voit alors les organisations de producteurs
(OP) comme un moyen pour les ruraux de
prendre en charge des services qu’il assurait auparavant
 : approvisionnement en intrants, financement
de la production, formation des producteurs, commercialisation,
etc. Il encourage alors la mise en
place d’OP « indépendantes » à partir des réformes
législatives de 1990 et 1992 relatives aux associations,
aux sociétés coopératives et aux Groupes d’initiative
commune (Gic). Le ministère de l’Agriculture met
en place un dispositif d’accompagnement à la création
et à la légalisation des OP, qui s’articule autour
de la CUROR (Central unit for rural organisation
reform) et du Fondaor (Fonds d’appui aux organisations
rurales). Pour aider à la création d’OP, il s’appuie
également sur les ONG : celles qui accompagnent la
mise en place d’OP (sensibilisation des paysans, rédaction
des textes de base) perçoivent en moyenne
50000 FCFA de l’État par Gic ou coopérative légalisé.
L’État investit aussi dans le renforcement des OP à
travers des programmes comme celui en Appui aux
stratégies paysannes et à la professionnalisation de
l’agriculture (ASPPA, 1995-2000) et le Programme
national de vulgarisation et de recherche agricole
(PNVRA, 1988 à ce jour).

Dans un contexte de crise économique et d’échec
de la politique interventionniste de l’État, les paysans
voient dans les OP un moyen d’accéder directement à
l’aide au développement. Les ONG et les partenaires
au développement ont l’espoir que les OP constituent
une force sociale portée par des ruraux, et capable
de se positionner comme co-gestionnaire du développement
agricole avec l’État.
Mais la plupart de ces espérances sont restées vaines.
En 1998, une enquête révèle que les attentes des
producteurs vis-à-vis de leurs OP n’ont pas été satisfaites,
sur les plans de l’appui à la commercialisation,
de l’accès aux intrants de bonne qualité et à des
coûts compétitifs, du financement de la production,
et des formations techniques. Les OP n’ont pas réussi
à s’affirmer comme pourvoyeuses de services à leurs
membres. Beaucoup sont rapidement devenues des
« coquilles vides », lieux de querelles et de conflits
de leadership. La majorité des leaders paysans, déçus
par les promesses sans suite des ONG, s’essoufflent.
En conséquence, la fin de la décennie 90 est marquée
par une baisse significative du rythme de création
des OP au Cameroun et par la marginalisation voire
la disparition des OP fictives.
Début 2000, regain d’intérêt pour la création
d’organisations paysannes.
Avec la remise de la
dette et particulièrement l’initiative « Pays pauvres
très endettés » (PPTE), le gouvernement camerounais
révise son rôle dans la stratégie nationale de développement.
Les fonds issus de la remise de la dette vont
être désormais en partie utilisés pour mettre en oeuvre
de grands projets et programmes de l’État.
En octobre 2008, les 47 projets et programmes de
l’État dans le secteur agricole exigent presque tous
des ruraux d’être en groupes légalisés pour bénéficier
des appuis offerts. On assiste alors à un nouveau foisonnement
de Gic et de coopératives. Fait marquant,
la plupart de ces programmes ou projets créent chacun
« leurs » OP partenaires. Ces décompositions et
recompositions incessantes fragilisent le mouvement
paysan camerounais.
Un autre aspect non négligeable est l’intérêt qu’accordent
désormais certains hommes politiques aux
OP. Certains les utilisent comme instruments pour
assurer leur ancrage local. D’autres créent des OP auxquelles
sont remises « quelques houes et brouettes »
pour gagner la sympathie des ruraux. Finalement,
cette période est marquée par la création continue
d’OP, généralement de petite taille (en moyenne 15
membres). Les dynamiques fédératives restent assez
rares, et les services offerts par les OP à leurs membres
sont faibles.
Des dynamiques d’envergure nationale à partir
des années 2000.
La création d’une première plateforme
nationale des OP avait été tentée en 1992. Il
s’agissait du Conseil des fédérations paysannes du
Cameroun (CFPC), appuyé notamment par l’ONG
« Service d’appui aux initiatives locales de développement
 » (Saild). Mais, éloigné de la base, rendant très
peu de services effectifs aux producteurs et connaissant
des difficultés de leadership, le CFPC a disparu
au début des années 2000.
Début 2000, les principales OP camerounaises
mettent en place une nouvelle plateforme nationale
paysanne : la Concertation nationale des organisations
paysannes du Cameroun (CNOP-Cam). Elles espèrent
écrire une nouvelle page de l’histoire du mouvement
paysan camerounais après la sombre période des querelles
et déchirements au sein du CFPC.
En 2000 également, à la faveur d’une conférence internationale
sur le thème des coopératives, l’État soutient
la mise en place de la Confédération des organisations
rurales du Cameroun (Corcam) — une dynamique qui
s’effondre rapidement en l’absence d’une réelle base,
mais surtout suite au départ de son leader.
Ainsi, pendant plusieurs années, la CNOP-Cam,
seule fédération nationale, occupe le devant de la
scène et développe son réseau international, malgré
les critiques pour son faible ancrage territorial et la
légitimité souvent contestée de ses leaders.
Plus récemment, dans le sillage du retour de l’État
dans le secteur agricole, le programme « Professionnalisation
agricole et renforcement institutionnel »
(PARI) du ministère de l’Agriculture promeut la
mise en place en 2007 d’une nouvelle plateforme : la
Plateforme nationale des organisations paysannes du
Cameroun (Planopac). L’État souhaite alors voir les
OP se constituer en partenaires pour co-gérer avec
lui le développement agricole. Il est attendu de cette
plateforme qu’elle soit force de proposition pour la
défense des intérêts du monde rural auprès de l’État.
Il s’agit de nouvelles relations voulues et « affichées »,
même si le quotidien des rapports entre l’État et les
OP dans l’élaboration et la mise en oeuvre des projets
et programmes soulève des questions.
Contestant la forte implication de l’État dans la
mise en place de la Planopac, certains leaders d’OP
appuyés par l’ONG « Centre d’accompagnement de
nouvelles alternatives de développement local » (Canadel)
mettent en place une autre plateforme nationale :
le Conseil national des organisations paysannes de
petits producteurs du Cameroun (CNOPROCAM).
Selon ses leaders, il vise à représenter les paysans camerounais
refusant une plateforme nationale taillée
à la mesure des aspirations et de la volonté de l’État.
Le CNOPROCAM a été légalisé en décembre 2008,
malgré le fait que le ministère de l’Agriculture ait
invité ses leaders à rejoindre plutôt la Planopac.
Ainsi le niveau national des OP au Cameroun est
aujourd’hui occupé par trois principales dynamiques
fédératives. Alors que la Planopac bénéficie du
soutien de l’État qui la reconnaît comme le seul représentant
légitime des OP, la CNOP-Cam se contente
de son aura et de son réseau international. Le
CNOPROCAM, reposant sur la volonté de quelques
leaders, a quant à lui du mal à décoller. L’instabilité
de certains leaders pose plus d’une interrogation.
Tout en contestant la légitimité de la CNOP-Cam,
certains n’hésitent pourtant pas à prendre part aux
séminaires qu’elle organise. D’autres vont même jusqu’à
posséder deux cartes de visite différentes, pour
deux plateformes nationales. Aujourd’hui, les dynamiques
fédératives paysannes camerounaises restent
fragiles en raison de leur jeunesse, de leurs conflits de
leadership, de leurs capacités limitées à fournir des
services au monde rural, et surtout de leurs faibles
capacités économiques et institutionnelles pouvant
leur assurer une certaine autonomie.
Le renforcement de ces mouvements paysans constitue
un important enjeu, afin que naissent de réels
représentants du monde rural camerounais, capables
de peser au niveau du développement rural national
et sous-régional.

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