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Quels outils de régulation pour relancer la riziculture au Sénégal ?

Face à la situation de variabilité brutale des prix du riz
importé et local sur le marché de Dakar, la question de la
mise en place d’outils de régulation de marché est plus que
jamais d’actualité. Contenter producteurs et consommateurs
tout en se prémunissant des aléas de prix et de taux de change
est un défi à relever.

Le prix du riz brisé non parfumé importé
vient de tomber en octobre 2009 à 250 FCFA/
kg à Dakar, ainsi que dans plusieurs villes du
Sénégal. S’il s’agit d’une bonne nouvelle pour le consommateur,
ce n’est pas le cas pour le producteur
sénégalais qui voit le prix de son paddy chuter à 90
FCFA/kg alors qu’il était à 135 FCFA la campagne
précédente. Il faut savoir en effet qu’au Sénégal, le
prix du riz importé conditionne celui du riz local et
en conséquence celui du paddy. C’est la première fois
que l’on tombe à un niveau de prix du paddy aussi bas
depuis le lancement de la Grande offensive agricole
pour la nourriture et l’abondance (Goana) en 2008,
qui prévoit l’autosuffisance en riz pour l’horizon
2012, avec un objectif de production de 1,5 millions
de tonnes de riz paddy.

Une année 2008 exceptionnelle.
Peut-on viser
l’autosuffisance et laisser les prix du paddy chuter en
dessous de 100 FCFA/kg ? Revenons à 2008, année de
tous les dangers. Le prix du riz triple sur le marché
international, le dollar fluctue fortement, le prix du
riz importé grimpe sur le marché de Dakar jusqu’à
400 FCFA/kg, les consommateurs sont dans la rue.
Le gouvernement gère au mieux la flambée des prix
en suspendant les droits de douanes, puis en subventionnant
le riz importé et en évitant la pénurie
sur le marché. Pour le riziculteur sénégalais, avec un
prix du paddy qui atteint 140 FCFA/kg suite à l’augmentation
du prix du riz importé, l’année 2008 est
une aubaine. Après des années de stagnation de la
production, les effets conjugués de l’augmentation
des prix du paddy, des interventions de la Goana et
d’une bonne pluviométrie, ont entraîné une production
record de plus de 500 000 tonnes pour l’ensemble
du pays et une augmentation spectaculaire
de 50% de la production dans la vallée du fleuve
Sénégal. Le producteur sénégalais a donc répondu
à l’augmentation du prix du paddy en investissant
dans la double culture et la réhabilitation des aménagements
abandonnés. Pour la première fois le riz
de la Vallée se vend significativement sur le marché
de Dakar à des prix équivalents à ceux du riz importé.
La crise a démontré que la relance de la riziculture
était donc possible au Sénégal pour un prix
attractif du paddy.
Cette relance sera-t-elle sans lendemain suite au
retournement du prix du paddy ? En effet, en 2009 tout
s’inverse. Le prix international du riz baisse fortement,
le dollar perd 20% de sa valeur, et à Dakar le prix du
riz retombe pas loin de son niveau d’avant la crise.
En conséquence le prix du paddy passe en dessous de
100 FCFA et la colère gronde dans la vallée du fleuve
pendant la campagne de contre saison 2009.


Évolution des prix de détail à
Dakar des riz importés et local
d’avril 2008 à octobre 2009

Comment contenter producteurs et consommateurs
 ?

Cette décision est délicate et nécessite des
calculs. Selon une étude récente, un prix « incitatif »
du paddy à 125 FCFA/kg permettrait de poursuivre
la relance de la production. Par contre en dessous du
prix plancher de 110 FCFA/kg, certains producteurs
se détourneront de la double culture et n’investiront
pas dans l’extension des surfaces cultivées. Or, on est
déjà aujourd’hui en dessous de ce seuil ! Pour assurer
cette fourchette de prix au producteur, le prix du riz
importé devrait se situer entre 280 et 300 FCFA/kg
sur le marché de Dakar. Il a chuté en octobre 2009
à 250 FCFA/kg !
Que faire ? La protection du marché est un enjeu
central. Rappelons que l’abaissement du niveau de
protection du riz à 10%, suite à la mise en place du
Tarif extérieur commun (Tec) au sein de l’Union économique
et monétaire ouest africaine (UEMOA) en
2000, a fortement favorisé au Sénégal l’augmentation
des importations et la dépendance alimentaire qui dépasse
aujourd’hui 70%. Le Sénégal, à l’instar d’autres
pays d’Afrique de l’Ouest, a vécu dramatiquement les
conséquences de cette dépendance pendant la crise
de 2008. Il s’agit aujourd’hui dans le cadre des négociations
UEMOA/Cedeao sur le Tec et le Mécanisme
de sauvegarde communautaire (MSC) de définir une
politique de protection douanière efficace et équitable
pour les différents pays de la zone. Le passage des
droits de douane du riz importé du niveau actuel de
10% à 20% voire 35% (5ième bande) est en cours de négociation.
Ce changement de protection, s’il a lieu,
aura de fortes conséquences sur la compétitivité du
riz local mais aussi sur le prix au consommateur. Ici
aussi des calculs s’imposent. Sur la base des prix en
octobre 2009, les simulations montrent que :
Le passage à la 4ième bande (droit de douane de 20%)
entraînerait une augmentation des prix du riz au
détail à Dakar de 6% (soit 260 FCFA/kg). Si le différentiel
de prix entre le riz importé et le riz local
reste le même, ce qui est probable, le prix du paddy
serait de 105 FCFA/kg, donc à un niveau en dessous
du prix plancher, ce qui n’est pas suffisant pour assurer
la relance. Le passage à la 4ième bande entraînerait
une perte de pouvoir d’achat de 0,6% pour les
ménages les plus pauvres, ce qui est relativement
peu. Les revenus de l’État augmenteraient de prés
de 16 milliards suite à l’augmentation des droits de
douane et les revenus ruraux de 6 milliards suite à
l’augmentation du prix du paddy.
Le passage à la 5ième bande (droit de douane de 35%)
entraînerait une augmentation du prix du riz importé
de 15% qui passerait à 295 FCFA/kg, ce qui donnerait
un prix du paddy dans la Vallée à 120 FCFA/
kg, donc un prix incitatif pour assurer la relance.
La perte de pouvoir d’achat serait alors par contre
de 1,6% pour les consommateurs pauvres, le gain
pour l’État de 40 milliards, et celui des ruraux de
15 milliards.
La décision est politiquement délicate, mais elle
peut être prise en connaissance des causes et des effets.
Hélas ces mesures ne suffisent pas. Si elles améliorent
« structurellement » la compétitivité du riz
local, elles ne permettent pas de se prémunir contre
les fluctuations des prix internationaux du riz et surtout
du taux de change du dollar face à l’euro, que
l’on a tendance aujourd’hui à négliger. Soulignons
que le dollar a perdu 20% depuis le début de l’année
2009, diminuant en conséquence le prix du riz importé
et le prix du paddy. On voit que le passage à la
5ième bande (augmentation de 25% des droits de douane
par rapport au niveau actuel), qui est l’objet d’une
grande polémique, ne ferait en gros que compenser
les effets de la chute du dollar.

Comment se prémunir des aléas de prix et de
change ?

La décision revient à la Cedeao qui doit
mettre prochainement en place un mécanisme de
sauvegarde communautaire (MSC) en remplacement
de la Taxe conjoncturelle à l’importation (TCI) mise
en place au niveau de l’UEMOA. Cet outil doit permettre
aux États membres de la Cedeao de protéger,
pour certains produits agricoles sensibles, leur marché
intérieur des chocs conjoncturels liés à l’augÛ
mentation du volume des importations, à la baisse
des prix internationaux, ainsi qu’aux variations de
change. Les enjeux pour la compétitivité du riz de
l’Afrique de l’Ouest et sa souveraineté alimentaire
sont donc stratégiques, mais le MSC est un outil nouveau
et complexe qui doit, entre autres, s’appliquer
à des pays qui n’ont pas la même monnaie. Ici aussi
une approche quantitative est nécessaire ainsi qu’un
consensus des différents acteurs et pays impliqués.
On ne peut que regretter le peu d’études et de débats
sur le MSC, alors qu’il peut être, s’il est bien conçu,
un outil puissant de régulation du marché du riz.
L’avenir, en sortie de crise mondiale, est incertain,
aussi bien sur les devises avec le risque d’une forte
appréciation du Franc CFA arrimé à l’Euro, que sur
le prix international du riz sur lequel les prévisions
divergent.
Devant l’incertitude qui plane sur l’avenir du marché
mondial et les risques de pénurie, la prudence
s’impose. Une politique de limitation de la dépendance
aux importations de riz sur le moyen terme est
plus que jamais nécessaire. L’enjeu économique de la
relance de la production rizicole est central car les
pertes en devises dues aux importations de riz sont
de l’ordre de 200 milliards de FCFA par an. En 2008,
l’État a perdu 5 milliards pour le fonctionnement des
filières rizicoles (hors investissements de la Goana),
par les subventions à la consommation et la suspension
des droits de douanes. Les pertes engendrées
par la crise de 2008 auraient été bien moindres si la
dépendance aux importations avait été moins forte.
À titre d’exemple, l’augmentation de la production
nationale de 500 000 à 750 000 tonnes entraînerait
un revenu rural annuel additionnel de 42 milliards
FCFA et un gain en devises de 38 milliards FCFA. On
voit ici tout l’intérêt d’une politique de reconquête
du marché national qui, outre l’amélioration de la
sécurité et de l’indépendance alimentaire, permet
d’économiser des devises et surtout de créer des revenus
ruraux, élément central dans la lutte contre
la pauvreté.
Le temps presse et des décisions difficiles doivent
être prises rapidement. La crise alimentaire a douloureusement
montré la vulnérabilité du Sénégal mais
aussi les possibilités de relance de la riziculture. Le
Sénégal a su gérer la flambée des prix ; il doit maintenant
affronter, dans le cadre régional, la baisse des
cours du riz et du dollar, et les aléas du marché international.
Car au-delà du Sénégal, c’est l’avenir de
la riziculture ouest africaine qui est en jeu !

Cet article s’appuie sur une étude conduite en juillet 2009, sur
la compétitivité du riz de la
vallée du fleuve Sénégal sur
les marchés nationaux et
régionaux (étude financée
par l’Agence française de
développement) : Compétitivité du riz de la Vallée du Fleuve Sénégal sur le marché national et régional. P. Baris, N. Gergely. AFD, octobre
2009.

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