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La motorisation est-elle utile aux exploitations familiales du bassin cotonnier malien ?

À partir des résultats d’une étude d’impact de la motorisation
sur le fonctionnement des exploitations agricoles
familiales de Koutiala au Mali, les questions de rentabilité
de l’investissement dans le tracteur et de l’impact de son
utilisation sur la fertilité des sols sont posées.

Au cours de l’année 2006, la
promotion de la motorisation
agricole prend de l’ampleur au
Mali avec la vente à crédit par l’État
de 300 tracteurs au « monde paysan »
et la construction d’une usine d’assemblage
de tracteurs en partenariat
avec une entreprise indienne. Avant
cela, de 2003 à 2005, la Coopérative
des exploitations motorisées de Koutiala
(CEMK) a importé de France 20
tracteurs de 65 CV d’occasion avec
l’appui d’Afdi Aveyron. Ces acquisitions
ont été réalisées grâce à des
crédits octroyés par la banque rurale
Kafo Jiginew. Suite à un faible taux de
remboursement du crédit, Afdi Aveyron
avec l’appui du Cirad a souhaité
mieux caractériser les impacts de la
motorisation sur les systèmes de production.
Ce texte présente les principales
conclusions de l’étude réalisée
auprès de 38 exploitations familiales
dont 21 motorisées suite à la campagne
agricole 2006/2007.

Qui sont les exploitations motorisées
 ?

Les exploitations disposant d’un
tracteur sont toutes de type familial,
avec un chef d’exploitation assez âgé
et plusieurs ménages : en moyenne
23 actifs pour 63 bouches à nourrir
et 42 ha de cultures pluviales. L’acquisition
d’un tracteur a été facilitée
par la grande taille des familles car les
surplus dégagés par les actifs s’additionnent.
Elle fait suite à une logique
antérieure d’accumulation du capital
facilitée par la régularité des revenus
cotonniers. Avant d’avoir un tracteur,
ces familles possédaient en moyenne
5 paires de boeufs et certaines avaient
déjà acquis des tracteurs de marque
Bouyer vulgarisés au début des années
80 par la Compagnie malienne de développement
des textiles (CMDT). Ces
exploitations motorisées sont pour la
plupart tenues par les familles fondatrices
des villages qui contrôlent une
bonne partie du foncier cultivable.

Une augmentation limitée des surfaces.
Dans la région de Koutiala, le
recours au tracteur peut difficilement
entraîner une augmentation de la superficie
cultivée : les terres en friche,
surtout situées sur des sols gravillonnaires
peu profonds, sont souvent réservées
au pâturage en saison des pluies,
et les terres agricoles sont cultivées
en continu sans recours à la jachère.
Dans ce contexte les agriculteurs non
motorisés pourraient céder une partie
de leurs champs aux agriculteurs
motorisés, mais cela semble être une
pratique exceptionnelle, le marché de
la terre n’étant pas officiel, et chaque
famille préservant son capital foncier.
Selon les agriculteurs non motorisés,
les risques d’une monopolisation des
terres par les « motorisés » semblent
faibles même si la possibilité législative
récente d’immatriculation foncière
pourrait le permettre.
Les tracteurs sont équipés le plus
souvent d’outils à disques (charrue,
crover-crop) pour réaliser un travail
du sol superficiel. Les autres opérations
culturales — sarclage, démariage et
récolte — sont réalisées manuellement
ou en traction bovine faute de matériels
adaptés au tracteur. Ces travaux
d’entretien nécessitent beaucoup de
main d’oeuvre, rare dans la région
à ces périodes de pointe de travail.
Ainsi, dans les campagnes maliennes,
contrairement aux pays européens,
le tracteur n’est pas à l’origine
de l’exode rural.
Au vu de ces deux éléments — contrainte
foncière, chaîne d’équipement
incomplète — le gain de surface cultivée
par actif est peu significatif : 1,97 ha/
actif pour les motorisées contre 1,92 ha/
actif pour les exploitations possédant
deux paires de boeufs de labour.

Augmentation du rendement et
fertilité des sols.

L’augmentation
des superficies cultivées étant limitée,
l’accroissement du produit brut des exploitations
motorisées doit passer par
une augmentation du rendement afin
de rentabiliser l’investissement « tracteur
 ». La motorisation devait permettre
de labourer rapidement en valorisant les
premières pluies (fin mai, début juin)
afin de semer précocement les parcelles
de cotonnier et de maïs, ce qui favorise
l’obtention de bons rendements. Cet
impact attendu de la motorisation est
très recherché aujourd’hui au vu de l’accentuation
des aléas pluviométriques.
Cependant, notre étude portant sur la
campagne agricole 2006-2007 n’a pas
pu mettre en évidence une augmentation
du rendement par rapport aux
exploitations non motorisées. Soit le
calendrier de semis a été peu modifié
par la motorisation, dans ce cas les
chefs d’exploitation ont certainement
du mal à combiner opérations culturales
manuelles et motorisées et à gérer
un grand nombre d’actifs familiaux.
Soit la faible fertilité du sol constitue
un facteur prépondérant limitant la
production.
L’utilisation des résidus de culture
pour fabriquer de la fumure organique
est une pratique courante dans
la zone de Koutiala, quel que soit le
niveau d’équipement des exploitants.
Même si la motorisation leur permet
de récolter plus facilement de grandes
quantités de résidus de culture (pailles
de céréales, tiges de cotonnier), ils mobilisent
autant le couple âne-charrette
pour cela, afin de réduire la dépense
en carburant. Au final, les apports de
fumure organique par unité de surface
cultivée dans les exploitations
motorisées ne sont pas supérieurs à
ceux observés dans les exploitations
en traction animale, car vu la grande
superficie cultivée le ratio bovin/ha
cultivé dans les exploitations motorisées
est inférieur à celui des exploitations
en culture attelée (respectivement
1,2 bovins/ha et 1,56 bovins/ha).
Par contre les exploitations motorisées
proches de Koutiala valorisent le
tracteur pour transporter des déchets
ménagers urbains ou issus des usines
d’égrenage de coton, ce qui permet
d’augmenter sensiblement la quantité
de fumure organique disponible pour
leurs cultures.
Afin de faciliter le passage de la charrue
pour le labour motorisé et de limiter
la détérioration du tracteur, les
agriculteurs ont généralement procédé
à un dessouchage poussé des parcelles.
Une moindre densité d’arbres et
d’arbustes dans les champs diminue
les transferts verticaux de fertilité, et
le labour avec un outil à disques réalisé
dans des conditions trop sèches
peut accroître les quantités de terre
érodée. Inversement un labour réalisé
en sol trop humide va entraîner un
tassement du sol et un mauvais enracinement
des cultures. Des mesures
précises au champ comparant les effets
des divers modes d’implantation
des cultures seraient nécessaires pour
conclure sur ce point.

Une rentabilité assurée par les travaux
motorisés en prestation.

Étant
données les charges supplémentaires
(réparations, gasoil) et l’augmentation
limitée de la production agricole liées
au tracteur, le revenu dégagé par les
exploitations motorisées ne permet
pas toujours de rembourser le crédit
contracté. L’augmentation du revenu
agricole et la rentabilité de l’investissement
ne peuvent donc être assurés
que par des prestations de service : le
battage des céréales, le labour et dans
une moindre mesure le transport (respectivement
62%, 30% et 8% de la valeur
des revenus issus des prestations).
Ces prestations participent pleinement
aux frais d’entretien et de réparation du
tracteur et au remboursement du prêt.
L’importance des prestations dans le
revenu agricole explique que plusieurs
agriculteurs enquêtés veuillent acquérir
un deuxième tracteur. Cependant, avec
les multiples opérations de promotion
de la motorisation et la paupérisation
d’une partie des agriculteurs dans la
zone du fait de la crise cotonnière, on
peut penser que ce marché sera rapidement
saturé.

Des conséquences sociales variables.
Dans certaines exploitations, le temps
de travail libéré par le labour au tracteur
permet aux hommes de s’investir
plus dans les travaux de semis et de
démariage traditionnellement dévolus
aux femmes. Celles-ci ont alors plus
de temps pour cultiver leurs parcelles
individuelles, faire du petit commerce
ou transformer les noix de karité en
beurre. Les femmes soulignent que les
boeufs de trait des exploitations motorisées
sont plus disponibles pour
labourer leurs parcelles individuelles.
Cependant, dans d’autres exploitations
sans contrainte foncière forte,
la motorisation a permis d’accroître la
surface cultivée et de ce fait la quantité
de travail pour le semis, le sarclage,
le démariage et la récolte réalisés en
grande partie par les femmes ce qui a
augmenté leur charge de travail.
Les effets de l’introduction du
tracteur sur la cohésion familiale et
le maintien des grandes exploitations
patriarcales sont variables suivant les
familles. Aucune des exploitations motorisées
enquêtées ne s’est pour le moment
scindée même si, pour certaines,
la gestion du tracteur est source de
mésententes : prestige social pour celui
qui conduit le tracteur, réallocation des
taches manuelles à d’autres, etc. Pour
d’autres exploitations, le tracteur est
plutôt un élément qui contribue à la
cohésion familiale car il est vu comme
une source d’augmentation des revenus
qu’il faut à tout prix conserver et
donc bien gérer.
Au final, le bilan de la motorisation
agricole chez les adhérents de la CEMK
est mitigé. La motorisation des travaux
culturaux n’a pas été à l’origine
d’une augmentation de la production,
du moins pour la campagne agricole
2006/07. Pour améliorer la rentabilité
de cet investissement, les agriculteurs
explorent diverses pistes comme la motorisation
du sarclage et du buttage et
le transport sur de plus longues distances
de matières organiques.
Le développement de la motorisation
au Mali repose sur l’accumulation en
capital des plus grandes exploitations
et de certains commerçants. Il diffère
du modèle des régions de polyculture
élevage françaises des années 50/60,
marqué par une présence forte des
coopératives d’utilisation du matériel
agricole (Cuma). Plus globalement, pour
le développement rural de l’Afrique de
l’Ouest, il ne faudrait pas entretenir le
mythe d’une révolution agricole par
la seule motorisation agricole qui ne
peut concerner qu’une petite partie des
agriculteurs (ceux qui sont solvables)
contrairement à la culture attelée pour
laquelle des progrès sont encore possibles.
Il demeure néanmoins important
de conseiller et d’accompagner les agriculteurs
possédant des tracteurs afin
qu’ils puissent rentabiliser leur investissement,
et que les travaux culturaux
motorisés n’aggravent pas la dégradation
de la fertilité des sols de ces régions.

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