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Quel avenir pour le pastoralisme ? Des acteurs s’expriment…

Le pastoralisme est le système d’élevage dominant en
Afrique de l’Ouest et au Sahel. Quand on envisage son
avenir et sa capacité à répondre à une demande en viande
en hausse constante, les avis divergent… Trois interviews,
trois points de vue, illustrant la complexité de cette problématique.

Entretien avec Dodo Boureima



Grain de sel : Qu’est ce que le pastoralisme
 ?

Dodo Boureima : Le pastoralisme est
un système de production basé sur la
mobilité des éleveurs et de leurs troupeaux,
qui leur permet de s’adapter à
leur environnement et d’exploiter durablement
les ressources naturelles. Les
éleveurs pasteurs ont un certain nombre
de stratégies pour se prémunir des
aléas climatiques et gérer leur capital
bétail. Leurs déplacements ne sont pas
uniquement motivés par une simple
logique commerciale, mais plutôt par
la recherche de ressources pastorales
pour nourrir leurs animaux.

GDS : Le système pastoral peut-il répondre
à la demande croissante en
produits d’origine animale ?

DB : Dans le contexte sahélien, le
pastoralisme apparaît comme la
seule forme appropriée de mise en
valeur des espaces naturels. Il y a
quelques années encore, le système
pastoral, qui est pourtant le système
d’élevage dominant en Afrique, était
ignoré et mal vu. Mais aujourd’hui,
avec le changement climatique et la
raréfaction des ressources naturelles,
les valeurs du pastoralisme sont davantage
reconnues. Il est de plus en plus
perçu comme le système de production
le plus durable en matière de gestion
des terres fragiles et de conservation
des écosystèmes du Sahel. Au Niger
par exemple, dans les zones où l’on a
tenté de sédentariser les éleveurs, la
dégradation des terres est plus forte
que dans les zones de transhumance.
On retrouve aussi dans les zones de
pâturage des plantes qui ne poussent
nulle part ailleurs dans le pays. De
plus, je pense que le système intensif
des élevages bovins « modernes » n’est
pour l’instant pas viable à long terme
au Sahel car les installations (notamment
les forages) sont extrêmement
coûteuses, et les charges (alimentation,
services) sont très élevées. Alors que
l’élevage transhumant est quant à lui
très rentable.

GDS : Pourtant, on observe une tendance
à la sédentarisation des pasteurs.
Pourquoi ?

DB : Cette tendance à la sédentarisation
est selon moi le résultat de politiques
menées depuis des années pour
réduire la mobilité des éleveurs : le
pastoralisme est depuis longtemps
présenté comme une activité archaïque
et les éleveurs sont encouragés à
se sédentariser.
Les politiques ne prennent pas de
mesures pour sécuriser l’élevage pastoral
 ; de plus en plus de terres et de
parcours pastoraux sont privatisés, ce
qui oblige les pasteurs à se sédentariser.
Sans oublier que les infrastructures
font défaut en zones pastorales.
Tous ces éléments conjugués font
que les éleveurs changent leurs pratiques
 : ils se sédentarisent ou changent
d’activités ou bien allient l’agriculture
à l’élevage.

GDS : À quelles difficultés le pastoralisme
fait-il face aujourd’hui ?

DB : Le handicap majeur pour le développement
du pastoralisme se situe
selon moi au niveau des politiques :
ces dernières ne voient dans ce système
que l’aspect économique (vente
de bétail, de viande, etc.), alors qu’elles
devraient prendre en compte son apport
considérable sur l’environnement
et les écosystèmes pastoraux.
Les politiques s’intéressent moins à
l’élevage qu’au secteur agricole, pour
lequel elles ont plus d’informations
et font plus d’investissements. Cela
crée des frustrations et donne une
image négative du pastoralisme aux
agriculteurs.
Pourtant aujourd’hui, dans un contexte
de changement climatique, il est
nécessaire que les politiques reconsidèrent
le pastoralisme.
Notre défi est donc d’informer les
politiques sur les apports multiples du
pastoralisme pour la société, afin qu’ils
puissent prendre des mesures appropriées.
Dès qu’il y aura cette jonction
entre une reconnaissance politique du
pastoralisme, une reconnaissance des
territoires pastoraux et une gestion concertée
mêlant gouvernance pastorale
et gouvernance locale, on pourra véritablement
faire du pastoralisme une
activité durable et rentable.

GDS : Dans ce contexte, quelles sont
les actions menées par les organisations
de pasteurs ?

DB : Les organisations de pasteurs
ne restent pas inactives devant cette
situation. Nous menons des activités
pour sensibiliser et informer les politiques
et nous sommes actifs au sein des
plateformes paysannes pour qu’agriculteurs,
éleveurs et pasteurs puissent
être de véritables acteurs informés et
travaillant en synergie. C’est un long
processus mais qui portera ses fruits.
Ainsi, avec le réseau Bilital Maroobé,
nous travaillons pour que la perception
du pastoralisme évolue.
À cet effet, nous avons déjà organisé
une première rencontre au Bénin avec
le ministre de l’Intérieur, les organisations d’éleveurs et les populations des
zones d’accueil. Même si elle n’a pas
permis la suspension des mesures allant
contre la transhumance transfrontalière
au Bénin, elle a abouti à plus de
tolérance de la part de tous, y compris
du gouvernement de ce pays.
Une autre rencontre, réunissant
d’autres pays côtiers et sahéliens, sera
organisée fin septembre 2009 au Bénin,
pour harmoniser de façon concertée
les textes et positions, et parvenir à un
apaisement de la mobilité transfrontalière.
C’est un début et l’objectif est
d’arriver à étendre les concertations
au niveau de la Cedeao.
Nous menons aussi des actions au
niveau commercial. Trop souvent, les
commerçants viennent acheter à bas
prix des animaux au Sahel pour les
revendre cher dans les pays côtiers,
et les éleveurs ne bénéficient pas des
fruits de leurs efforts. Face à cela, les
organisations tentent de plus en plus
de prendre en charge la commercialisation
du bétail de leurs membres.
L’Association pour la redynamisation
de l’élevage au Niger (Aren) a
par exemple entamé un processus de
regroupement des éleveurs en Groupements
d’intérêt économique pour
la commercialisation du bétail. Elle a
noué des partenariats avec des organisations
du Nigeria afin de faciliter
l’accès à des marchés porteurs aux
éleveurs nigériens.
Nous assurons par ailleurs un
lobbying pour que les mesures administratives
draconiennes et les
prélèvements illicites aux frontières
soient réduits.
Au Niger, les organisations d’éleveurs
ont participé à l’élaboration
du code pastoral — ce processus a
été l’un des plus participatifs de tous
ceux auquel j’ai pu prendre part. L’essentiel
des revendications des organisations
pastorales a été intégré dans
l’avant projet de loi, mais nous restons
mobilisés pour que ce projet soit voté,
puis appliqué sur le terrain.

Entretien avec Tamini Josué



Grain de sel : À quelles conditions
les élevages ouest africains pourront-ils
répondre à la demande croissante
en produits animaux ?

Tamini Josué : Pour pouvoir répondre
à la hausse croissante de la demande
en produits animaux, il faut augmenter
la productivité des élevages à travers
l’amélioration génétique et une
meilleure disponibilité de l’alimentation
du bétail, en quantité et qualité.
Aujourd’hui nos races locales ne sont
pas assez compétitives, il faut absolument
y remédier. La transhumance
demeure le système d’élevage dominant,
mais il faut tendre à sédentariser
les élevages et mettre l’accent sur
l’intensification.

GDS : Comment comptez-vous sédentariser
les pasteurs ?

TJ : Actuellement, à cause de la dégradation
de l’environnement, les éleveurs
de la zone sahélienne descendent de
plus en plus vers le sud du Burkina
Faso, où les ressources sont plus abondantes.
Ces mouvements saisonniers
ne sont pas les plus problématiques et
restent maîtrisables. Ce sont surtout
les transhumances transfrontalières
qui engendrent des difficultés. Ces
grandes transhumances sont dues
à un manque d’eau et de ressources
fourragères. Si l’on parvenait à délimiter
et à aménager les zones pastorales,
à mettre à disposition des troupeaux
de l’eau en permanence et surtout à
sécuriser et à stabiliser les éleveurs,
je pense qu’il y aurait moins de mouvements
et que l’on parviendrait ainsi
à une meilleure valorisation des ressources
animales.

GDS : Quels sont aujourd’hui les principaux
axes et priorités de la politique du
Burkina Faso en matière d’élevage ?

TJ : Nous venons de tenir un atelier de
validation de la politique nationale de
développement de l’élevage, qui est le
document de référence en la matière
au Burkina Faso. Cette politique a été
élaborée de façon participative : les éleveurs,
les partenaires techniques, les
acteurs au niveau régional et central
ont été associés à son élaboration et à
sa validation. De plus, nous avons des
stratégies en cours de finalisation : la
stratégie nationale d’amélioration génétique,
la stratégie nationale de sécurité
alimentaire du cheptel, la stratégie nationale
de sécurisation, de valorisation et
d’aménagements des espaces pastoraux,
sans oublier la politique de sécurisation
foncière en milieu rural (ndlr : adoptée
en juin 2009) qui couvre les trois
départements du développement rural
(agriculture, élevage, environnement).
Tout cela sera mis en oeuvre de façon
concrète à travers notre plan d’action,
le Plan d’actions et programme d’investissements
du secteur de l’élevage
(Papise), datant de 2000, mais que nous
mettons en cohérence avec la nouvelle
politique que nous venons d’adopter.

GDS : Lors de récentes déclarations, votre
ministère a choisi de mettre l’accent
sur le développement du commerce de
viande crue. Pourquoi ce choix ?

TJ : Nous tentons peu à peu de promouvoir
et développer le commerce de
viande crue. Rappelez-vous que dans
un passé récent, quand l’Office national
d’exploitation des ressources animales
(Onera) existait, nous étions alors un
grand exportateur de viande vers les
pays côtiers. C’est à la suite de la disparition
de cet outil que nous avons
commencé à avoir des problèmes au
niveau de l’exportation de viande du
Burkina Faso. Nous avons aujourd’hui
de fortes demandes en viande de pays
côtiers comme le Ghana et le Togo. De
plus, les viandes sahéliennes entrent
peu à peu dans les habitudes alimentaires
de certaines classes sociales hors
d’Afrique. Grâce à l’appui de la Banque
mondiale et de partenaires tels que la
Banque islamique de développement,
nous allons mettre aux normes internationales
notre abattoir et former les
acteurs du secteur. La Banque mondiale
souhaite que nous confiions la
gestion de cet abattoir à un privé. Par
ailleurs, nous envisageons la mise en
place de systèmes de ranching avec
abattoirs modernes en zones périurbaines
et pastorales, pour satisfaire des
demandes précises en viande.

GDS : La Communauté économique des
États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao)
vient d’adopter une cinquième bande
du Tarif extérieur commun (Tec) à 35%.
Quels sont, pour le Burkina Faso, les
produits animaux qu’il est prioritaire
d’y intégrer ?

TJ : Au niveau des intérêts politico-économiques
du Burkina Faso, ce
sont les viandes crues, bovine, ovine
et caprine qui sont prioritaires à plus
long terme.
Concernant le lait, notre préoccupation
est de développer la filière locale
pour pouvoir satisfaire les besoins des
populations de façon régulière car, si en
hivernage on a beaucoup de lait, en saison
sèche c’est difficile. C’est pourquoi
nous sommes en train de mettre en place
deux grandes laiteries à Ouagadougou
et à Bobo-Dioulasso pour permettre
aux acteurs périurbains d’augmenter
leur production et de satisfaire la demande
locale. Dans ce sens, il faudra
aussi que les taxes soient plus fortes
pour limiter les importations et favoriser
le développement de la filière lait
locale, surtout qu’avec la hausse des prix
mondiaux des produits alimentaires,
nos productions locales sont devenues
beaucoup plus compétitives.

Entretien avec Issoufou Daré



GDS : Quelles sont les actions de l’Uemoa
pour répondre au défi de la croissance de
la demande en produits animaux ?

Issoufou Daré : Il faut savoir tout
d’abord qu’en vertu du principe de
subsidiarité, un certain nombre de
politiques, notamment sur la question
de l’alimentation des troupeaux, sont
du ressort des États. Mais l’Uemoa a, à
son niveau, mis en chantier plusieurs
programmes qui permettront à terme
d’accroître la production animale. Le
premier objectif est de réduire la mortalité
et la morbidité des troupeaux.
C’est ainsi que nous avons engagé une
réforme en profondeur de la législation
sur les médicaments vétérinaires des
pays de l’Uemoa. Nous venons également
d’adopter un texte réglementaire
communautaire sur la sécurité sanitaire
des animaux. Il est aussi nécessaire
d’améliorer le potentiel génétique des
troupeaux, en rabaissant notamment
l’âge de la première mise bas.
Pour rendre ces réformes effectives,
il est impératif d’impliquer étroitement
les producteurs et les autres opérateurs
du secteur de l’élevage. Au niveau national
il y a des esquisses d’organisation
d’éleveurs. Il faut qu’elles se regroupent
au niveau régional en créant des
réseaux avec lesquels nous pourrons
échanger pour construire et mettre en
oeuvre ensemble des politiques adaptées.
L’Uemoa a appuyé dans ce sens
la mise en place de la Confédération
des fédérations nationales de la filière
bétail et viande des pays membres de
l’Uemoa (Cofenabvi) et de l’Union des
organisations des filières avicoles de
l’Uemoa (Uofa).
Pour compléter ces éléments, l’Uemoa
a mis en place plusieurs instruments :
un fonds régional de développement
agricole ; un système d’information agricole
régional (dispositif d’information
sur les marchés) ; et un système d’aide
à la décision et de suivi des évolutions
des filières nationales.

GDS : L’élevage pastoral est l’objet de
nombreuses controverses. Quelle est la
vision de l’Uemoa sur cette question ?

ID : Les systèmes extensifs et transhumants
sont les plus importants dans la
région. Mais ils sont très rigides et ne
s’adaptent pas très facilement à l’évolution
du contexte des marchés régionaux
et internationaux. Le pastoralisme pose
aussi d’énormes difficultés interétatiques
d’accès aux ressources partagées,
en constante réduction.
Au niveau régional, les animaux qui
quittent les pays sahéliens en direction
des pays côtiers posent le plus de difficultés.
En effet, il y a également dans ces
pays une sédentarisation progressive
de certains pasteurs. Il en ressort une
concurrence sur les espaces fourragers
entre les troupeaux transhumants et les
troupeaux des pasteurs sédentarisés.
Ceci est renforcé par le fait qu’on assiste
de plus en plus à une extension des
cultures dans ces zones. Il se pose donc
un véritable problème de cohabitation
entre les populations sédentaires dont
l’accroissement de la production passe
par l’augmentation des surfaces cultivées,
les animaux des pasteurs qui s’installent
et les animaux transhumants.
Il en résulte très souvent des conflits
sanglants qui amènent certains pays,
côtiers notamment, à prendre de fortes
mesures restrictives à l’encontre
de la transhumance transfrontalière,
cela en violation du principe de la libre
circulation des biens et des personnes
en vigueur dans les espaces Uemoa et
Cedeao.

GDS : Malgré les solutions apportées,
notamment par l’Uemoa dans sa politique
agricole et la Cedeao avec le Certificat
international de transhumance
(CIT), les conflits entre agriculteurs et
éleveurs perdurent. Pourquoi ?

ID : Les textes de la Cedeao qui réglementent
la transhumance transfrontalière
datent des années 70-80, à un
moment où l’occupation de l’espace
ne posait pas autant de difficultés. Ces
textes sont aujourd’hui dépassés. Le
contexte a totalement changé. Ce sont
les États qui doivent prévoir dans leur
budget les ressources financières pour
la confection et la distribution de ces
CIT dans les postes transfrontaliers.
La Cedeao, l’Uemoa, le Club du Sahel
et de l’Afrique de l’Ouest (CSAO), le
Comité permanent inter-États de lutte
contre la sécheresse au Sahel (Cilss) et
les organisations professionnelles du
secteur de l’élevage ont engagé une
étude de fond pour réactualiser les
données sur la transhumance transfrontalière
et mettre en oeuvre les recommandations
issues du Forum sur
l’élevage organisé à Niamey début 2009.
La problématique de la transhumance
est une question très difficile à résoudre,
combinant à la fois des enjeux démographiques,
fonciers, politiques et
sociaux très complexes.

GDS : Quelles sont les mesures concrètes
prises par l’Uemoa pour mettre fin
aux tracasseries douanières et administratives
entre les pays ?

ID : Normalement, au regard des textes
en vigueur, le problème ne se pose pas
puisqu’il n’y a pas de droits de douanes
pour les produits animaux et végétaux.
Mais il faut reconnaître que les
tracasseries sont une réalité. L’Uemoa a
mis en place un Observatoire des pratiques
anormales qui scrute tout ce qui
se passe sur nos routes transétatiques ;
les informations collectées sont analysées
et diffusées à travers les médias.
L’Uemoa a également installé des postes
de contrôle juxtaposés qui permettent
de faciliter le transit entre les différents
pays. Par ailleurs, des séminaires d’information
des leaders d’opinion sont
organisés dans les États afin d’informer
les populations, notamment les opérateurs
économiques, sur les textes en
vigueur.

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