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Côte d'Ivoire : la terre de plus en plus chère

Certaines régions de Côte d’Ivoire seraient-elles en passe
de prendre modèle sur le Brésil en matière de foncier rural
 ? À l’heure où les investisseurs se bousculent pour acheter
des terres où planter des forêts d’hévéas, la question se pose. Si
l’hévéa est une chance pour les petits agriculteurs familiaux, ils
ne sortent pas gagnants de cette concurrence sur la terre.

« LES GROSSES VOITURES tournent
constamment à la recherche de
forêts » . À l’orée d’un village
de Côte d’Ivoire, on imagine bien les
lourds véhicules 4×4 climatisés circulant
sous le regard inquiet de ce vieux
paysan, faisant vivre sa famille de 2 ou
3 ha de cacao et 1 ha de maïs. Originaire
des savanes de la Côte d’Ivoire,
il est arrivé il y a 30 ans dans le Sud,
la zone forestière, l’eldorado de l’époque,
et il craint d’être chassé ou de ne
plus trouver des terres à louer pour
ses cultures vivrières. Comme lui,
des milliers de paysans commencent
à s’inquiéter sérieusement du soudain
appétit des cadres ivoiriens pour la
terre, qui achètent des lots de 20, 50,
100 ha. Il y a 20 ans, ce phénomène était
encore rare. En 1986, un grand planteur
malaisien, nous demandait à combien
s’achetait la terre en Côte d’Ivoire.
Lorsqu’on lui répondit « l’équivalent
de 90 euros l’hectare de forêt vers 1980
et de 140 euros en 1985 », il resta bouche
bée. Nous ne vivions pas dans le même
monde. À notre place, face au formidable
retour sur investissement d’une
agriculture commerciale avec un accès
aussi facile à la terre, il aurait acheté
des centaines d’hectares... Certes,
déjà à cette époque, quelques cadres
du régime Houphouët appliquaient ce
principe, un peu sur le cacao, plutôt
avec le palmier à huile, financé par des
projets de l’État. Mais le phénomène
restait localisé, autour de quelques
usines d’huile de palme.

Aujourd’hui, surtout depuis 2005,
des milliers de cadres ivoiriens se précipitent
sur la terre. Ils commencent
par les régions les plus accessibles,
en particulier à proximité d’Abidjan,
mais le phénomène s’étend sur toute
la zone forestière. En ce moment, c’est
l’engouement pour l’hévéa, qui connaît
un boum spectaculaire. Dans une Côte
d’Ivoire trop longtemps dépendante
du cacao, la diversification vers une
culture comme l’hévéa est une bonne
chose. De nombreux petits planteurs
de cacao y voient d’ailleurs leur seule porte de salut. Pour de nombreux employés
et cadres d’Abidjan, c’est aussi
une retraite améliorée qui se dessine
avec les cours du caoutchouc. Un
journal d’Abidjan en fait récemment
sa première page : « Les planteurs du
dimanche, enseignants, médecins,
gendarmes, cadres d’entreprise, tous
préparent leur retraite dans des plantations
 » ¹, preuve que le phénomène est
désormais bien connu et a priori plutôt
positif pour le pays. Mais ce boum
du caoutchouc n’attire pas seulement
des enseignants ou des gendarmes. Il
attire aussi les plus hauts cadres du régime,
de l’armée et du secteur privé,
qui achètent des centaines d’hectares.
Le phénomène prend donc une toute
autre ampleur.

La concentration foncière, sur un
modèle brésilien ?
Dans certains
villages que nous étudions, à moins
de 100 km d’Abidjan, le rétrécissement
des terroirs villageois est impressionnant.
Parfois, les plantations de cadres
encerclent littéralement les villages. À
la prochaine génération, on aura inévitablement
des paysans sans terre, probablement
forcés de louer leur force de
travail aux « planteurs du dimanche ».
Au-delà d’un problème d’équité, cette
nouvelle pression foncière qui s’exerce
aux dépens de l’agriculture familiale
peut devenir inquiétante pour l’équilibre
social du pays, déjà mis à mal ces
dernières années.

Pourquoi cette concentration, pourquoi
surtout depuis 2005 ?

Le triplement du prix du caoutchouc.
D’une certaine façon, c’est l’illustration
locale d’un processus universel,
récemment rappelé par Marcel Mazoyer
à propos de la crise alimentaire
mondiale : « Quand les prix agricoles
montent, ce ne sont pas forcément les
petits producteurs qui en profitent le
plus. Les hauts cours vont surtout entraîner
(comme en 1973-78) un afflux
massif de capitaux nomades vers les
forêts amazonienne, indonésienne et
maintenant congolaise » ². On pourrait
donc ajouter à la liste « les dernières
forêts ivoiriennes », encore que
par chance, dans le cas de l’hévéa, le
phénomène est plus « écologiquement
correct ».

L’aboutissement de la déforestation
de la Côte d’Ivoire.
La forêt n’est pas
indiquée pour l’hévéa qui craint les
maladies transmises par les racines
des gros arbres de la forêt naturelle.
Les jachères dégradées par plusieurs
années de culture du café et de cacao
sont donc plus recherchées que la forêt.
Or aujourd’hui en Côte d’Ivoire,
les forêts ont été balayées par plusieurs
décennies de migrations cacaoyères,
caféières, sans oublier l’industrie du
bois elle-même. L’essentiel du marché
foncier porte donc aujourd’hui sur les
« jachères ».

Le prélèvement de la rente cacao par
l’État et les bas prix de la terre.
Les
cadres bien informés se constituent
des domaines avant que les paysans
ne réalisent la valeur de l’hectare de
jachère. Depuis 20 ans, le prix de la
terre a stagné en monnaie courante et
s’est donc effondré en monnaie constante.
En 2008, la jachère se vend encore
à 150 euros par hectare, l’ordre
de grandeur de 1985 ! On observe une
hausse limitée, avec un prix autour
de 220 euros, là où les cadres sont le
plus actifs : ils profitent de la paupérisation
des planteurs de cacao et de
leur manque chronique de trésorerie,
en partie liés à l’excès de taxation par
l’État de la filière cacao.

La crise, la guerre, et les nouveaux cadres
du régime.
La crise ivoirienne a
joué un rôle. Deux « nouveaux types » de « cadres investisseurs » émergent
dans les années 2000. D’une part la
crise et la guerre génèrent des revenus
pour nombre de gradés militaires et
paramilitaires. Partis de peu ou pas
d’épargne avant 2002, ils peuvent
soudain réinvestir le pactole accumulé
entre 2003 et 2005. D’autre part,
les cadres des institutions de la filière
cacao profitent beaucoup de l’aubaine
du caoutchouc, à titre privé. L’opacité
de gestion de ces institutions du cacao
est notoire. Certains dirigeants sont
en prison.

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Le verger de cacaoyers en cours de reconversion en hévéa ? La voie semble tracée (ici le jeune hévéa entouré d’un cercle d’engrais, sous les cacaoyers) © F. Ruf (Cirad)

Les risques.

Manque de terre pour les cultures vivrières
et l’agriculture familiale.
L’agriculture
familiale a besoin d’une ou deux
cultures de rente, comme le cacaoyer
et l’hévéa, pour acquérir un niveau
de vie décent. Mais au moment précis
où les prix des denrées alimentaires
explosent dans le monde, y compris
en Côte d’Ivoire, la concurrence sur
la terre ne vient plus de leurs propres
cultures de rente mais de celles des
cadres. Cette concurrence cause un
préjudice à la production vivrière,
non seulement marchande, mais
aussi destinée à l’autoconsommation
des familles.

Paupérisation particulière des autochtones. Certains migrants peuvent craindre
de se faire chasser par des autochtones
qui veulent vendre ou revendre des terres
à des cadres, mais à moyen terme, les
principales victimes de ce processus sont
les autochtones eux-mêmes. Un premier
signal particulièrement révélateur de
leur paupérisation est la perte de leur
monopole de la location de terres. Au
moment où location de terres devient
pour eux une précieuse source de revenus,
ils doivent les partager avec les
premiers migrants venus des savanes,
mais aussi avec ces migrants « d’un nouveau
type », venus des villes, que sont
les cadres. Par ailleurs, il est peu probable
que les autochtones aient un jour
les moyens de racheter les terres qu’ils
vendent aux cadres. Contrairement à
ce qu’escomptent certains autochtones
bien naïfs, les cadres ne se feront
pas chasser. Ils prennent toutes leurs
précautions pour obtenir des papiers
validés par les sous-préfectures. L’intéressement
des sous-préfets aux transactions
consolide le processus.

Encore des atouts pour l’agriculture
familiale

Le faible professionnalisme de certains
cadres.
Bien des cadres ne connaissent
rien à l’agriculture et font reposer l’avenir
de leurs plantations sur les épaules
d’un « manager ». Comme toute agriculture
d’absentéiste, le phénomène
n’est pas sans danger pour le propriétaire
et l’avenir de sa plantation.

La culture de l’hévéa démystifiée pour
l’agriculture familiale.
Progressivement,
les paysans se rendent compte que l’hévéa
peut devenir une culture de petit
planteur, pas nécessairement réservée
aux « grands ». L’hévéaculture est démystifiée
ou, pour reprendre le terme
d’un planteur, « dédramatisée ». Cette
« dédramatisation » s’est faite grâce à
la diffusion du savoir des plantations
industrielles, par le canal de la main
d’œuvre formée dans ces grandes plantations,
mais aussi par les innovations
paysannes spécifiques.

Innovations paysannes et stratégie
du « coût zéro ».
Autour de 2000, les
meilleurs experts pouvaient raisonnablement
penser que la filière caoutchouc
allait s’effondrer faute de crédit
pour aider les paysans à investir dans
une plantation d’hévéa coûteuse. C’est
finalement l’inverse qui se produit. Progressivement,
l’information gagne. Le
nombre de jeunes maîtrisant le greffage
des plants s’accroît. C’est un des
ponts cruciaux dans le développement
de l’hévéa. Cette forme de diffusion de
l’information contribue à abaisser les
coûts du greffage, donc de l’investissement.
Par ailleurs, comme pour le
cacao il y a 30 ou 40 ans, les planteurs
se mettent à innover, inventant de nouvelles
techniques pour se procurer du
bois de greffe bon marché.

Des opportunités non dénuées de
risques.
L’intégration directe et plus
massive des cadres dans l’agriculture
- aujourd’hui principalement à travers
l’hévéa - présente certains avantages
pour le pays et peut-être même parfois
pour l’agriculture familiale au plan de
la taxation et de l’ouverture des frontières
à la main d’œuvre. En effet, en
tant que planteurs, les décideurs ont
intérêt à réduire la taxation et ouvrir
les frontières, et dans une certaine
mesure l’agriculture familiale peut
en profiter.

Mais les inconvénients et les risques
de cette conquête de terres par les cadres
pèsent lourd. Même si en 2008,
cette nouvelle pression se traduit par
une augmentation encore limitée du
prix des terres, de 150 à 220 €/ha, même
si la location des terres pour les cultures
vivrières tourne encore autour de
30 €/ha, ou 40 €/ha pour un bas-fonds
propice au riz, on perçoit les prémices
d’une inflation sur les prix de la terre,
tant à la location qu’à l’achat, et des
risques de conflit social accrus.

1. Fraternité Matin, Régions n°6, janvier 2008.

2. Trois questions à Marcel Mazoyer, Le
Nouvel Observateur
, 8-14 mai 2008, p. 10.

Dans le cadre
du Centre de
coopération
internationale en
recherche
agronomique
pour le
développement
(Cirad) et de
l’UMR
innovations,
l’auteur anime un
programme de
recherche sur les
innovations
techniques et
sociales dans les
grands pays
producteurs de
cacao. Il s’agit
notamment de
comprendre les
processus et les
enjeux de la
diversification
vers d’autres
cultures telles que
l’hévéa ou le
palmier à huile.
La Côte d Ivoire,
premier
producteur
mondial de cacao,
mais amorçant un
véritable boum du
caoutchouc, est
un des terrains
les plus
importants de ce
programme.

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