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Pour la régulation et la stabilisation des marchés agricoles

Jean-Marc Boussard et Hélène Delorme, co-auteurs d’un
ouvrage sur la stabilisation des marchés agricoles, apportent
un éclairage sur la question en Afrique de l’Ouest. À la
lumière des évolutions de l’histoire, ils offrent ici un vibrant
plaidoyer pour la régulation des marchés agricoles.


Pourquoi vouloir réguler les
marchés agricoles ? Ne fonctionnent-
il pas seuls ? La réponse
est non, pour deux raisons.
D’abord, n’importe quel marché
a toujours besoin d’un minimum
de police, pour éviter les fraudes, les
tromperies et les accords clandestins.
Les plus enragés des libéraux sont d’accord
sur ce point. Mais, dans le cas
des marchés agricoles, il y a plus. Les
marchandises qui y sont échangées ne
sont pas tout à fait comme les autres.
L’alimentation est un besoin vital pour
les hommes, qui, par conséquent, sont
disposés à tous les sacrifices pour s’en
procurer en cas de pénurie. En même
temps, une fois ce besoin couvert, les
quantités d’aliment en excédent n’ont
plus aucune valeur. De ce fait, les prix
des produits agricoles, sur un marché
libre et concurrentiel, sont susceptibles
de monter à des hauteurs vertigineuses,
comme de descendre au
voisinage de zéro. Dans le premier
cas, les consommateurs souffrent et
meurent de faim. Dans le second, les
producteurs sont découragés et cessent
de produire, préparant ainsi une
nouvelle phase de pénurie. Ces à coups
ne favorisent pas la bonne utilisation
des ressources…
En fait, même si les fluctuations qui
viennent d’être décrites restaient confinées
dans une fourchette assez étroite
pour être supportable, elles resteraient
nuisibles en décourageant l’investissement
et la croissance. Aucune banque
sérieuse ne prête à des producteurs
lorsque ceux-ci sont confrontés à des
marchés susceptibles de se retourner
à chaque instant. Celles qui le font
sont imprudentes et en paient les
pots cassés, comme le montre l’actualité
récente aux États-Unis. Dans
ces conditions, les fluctuations sur les
marchés agricoles interdisent le crédit,
et donc le progrès, aux agriculteurs
pauvres qui ne peuvent autofinancer
leurs investissements. En particulier,
elles constituent un obstacle très fort
au « microcrédit » (dans lequel, pourtant,
les théoriciens de la lutte contre
la pauvreté mettent beaucoup d’espoir)
qui devra se borner à financer
des opérations commerciales à court
terme plutôt que les investissements
agricoles à plus long terme qui seraient
tout aussi nécessaires. C’est pourquoi
la régulation des marchés agricoles ne
doit pas se limiter au « service minimum
 » envisagé par les libéraux (la
« police des marchés » qui veille à la
concurrence et à l’information des consommateurs)
mais doit aller jusqu’à
l’intervention sur les prix et les quantités,
afin de stabiliser les cours.

L’histoire agricole de l’Afrique de
l’Ouest depuis un siècle illustre ces
propos. La production agricole y a
augmenté à un rythme soutenu, bien
que faible, du temps de la colonisation,
parce que la métropole offrait
un débouché relativement stable aux
produits tropicaux d’exportation, considérés
alors comme des produits « de
luxe », auxquels les raisonnements précédents
s’appliquent moins. Mais les
produits tropicaux devinrent vite des
produits de base pour l’alimentation
des métropolitains, de sorte que leurs
prix se mirent à fluctuer comme ceux
de tous les produits agricoles. Au début
des années 50, furent mises en place
des institutions de régulation des marchés
comme les « caisses de stabilisation
 ». Ces politiques étaient calquées
sur celles qui étaient mises en oeuvre
dans les métropoles, à la suite de la
crise des années 30, et qui consistaient
pour l’essentiel en garanties de prix.
Dans les métropoles comme dans les
colonies, le succès fut total au point
qu’aux pénuries récurrentes succéda la
pléthore dans les années 70-80.
Encore faut-il relativiser la notion
de pléthore. Celle-ci se manifestait
surtout sur les marchés des cultures
d’exportation, qui, justement, avaient
fait l’objet des mesures qui viennent
d’être évoquées, parce que c’étaient
les produits dont les consommateurs
des métropoles avaient besoin, et
pour lesquels, par conséquent, des
politiques de croissance de la production
paraissaient justifiées. Les
cultures dites « vivrières », destinées
aux consommateurs des pays producteurs,
avaient fait l’objet de beaucoup
moins d’attention, et leurs marchés
étaient restés « libres ».
Il est vrai qu’avant les années 50,
négliger les marchés de cultures vivrières
pouvait se justifier par leur faible
importance. En l’absence de grandes
villes, l’essentiel de la production alimentaire
ne passait pas par les marchés.
L’offre était adaptée à la demande
directement au niveau des villages. Il
existait d’ailleurs une véritable confusion
dans l’esprit des administrateurs
entre les cultures d’autoconsommation
(les « cultures de case ») et celles
destinées au marché intérieur, dont le
volume était très faible par rapport à
la production totale.

Les choses sont maintenant différentes,
dès lors que la croissance démographique
n’est plus compatible avec
la production directe de nourriture
par les consommateurs et surtout que
l’urbanisation implique le passage par
le marché de l’essentiel de la production
alimentaire. Alors, le marché
devient un élément indispensable à
l’équilibre du système, et quand il
ne fonctionne pas, les urbains souffrent.
Cependant, deux circonstances
ont masqué l’ampleur du phénomène
dans les années 70-80.
La première est que le soutien des
cultures d’exportation
a bénéficié indirectement
aux cultures
vivrières. Le
fait pour les paysans
de pouvoir compter
sur un revenu assez
sûr en provenance
des cultures de rente
leur a souvent permis
de prendre des
risques avec les cultures
vivrières souvent
plus rentables
en moyenne. Il en
est résulté une offre
significative de
cultures vivrières.
L’espèce de symbiose
souvent observée
entre les cultures vivrières et le coton
en est un des témoignages.
La seconde est que les pays développés
se sont trouvés à la tête d’excédents
importants qu’ils ont bradés vers les
pays en développement. Cela n’a certes
pas arrangé les affaires des paysans locaux,
privés de leurs débouchés naturels
par une concurrence déloyale : cet
effet là a joué en sens inverse du précédent,
en diminuant l’offre de cultures
vivrières. Mais en même temps, les urbains
ont pu obtenir une alimentation
à des prix souvent inférieurs aux coûts
de production locaux. Les habitants
des villes ont donc pu avoir l’illusion
d’une certaine sécurité alimentaire à
bon marché, qui a masqué pendant
un temps le problème de fond : celui
qui résulte de l’incapacité des pays à
se nourrir eux-mêmes.

Qu’en est-il aujourd’hui ? La croissance
de la population d’un côté, les
changements de politiques des pays
développés (qui veulent à bon droit
réduire les coûts engendrés par leurs
excédents) de l’autre côté, placent maintenant
les autorités politiques des pays
africains en face de leurs responsabilités.
Il faut augmenter la production
locale pour nourrir la population locale.
Il ne s’agit pas évidemment de
viser l’autarcie complète, ni de refuser
toute importation alimentaire de luxe,
mais de chercher à produire sur place
l’essentiel de la nourriture consommée
dans un pays.
Cet objectif implique de produire de
façon plus intensive, avec plus de capital
(c’est-à-dire d’outils comme les engrais,
les machines,
le bétail, mais aussi
les routes, les ponts
et les infrastructures
de toute sorte)
par travailleur et
par hectare. Bien
sûr, il ne s’agit pas
d’employer n’importe
quelle quantité
de capital à
n’importe quoi :
le capital est rare,
il faut l’employer à
bon escient. Les périodes
coloniales et
post-coloniales ont
été fertiles en investissements
pharaoniques
mal calculés
et gaspillés en pure perte. Cela tenait
au mépris avec lequel étaient traités
les agriculteurs de base, supposés
stupides et ignorants (en réalité, ils
étaient pauvres, ce qui n’est pas la
même chose !) au point qu’il fallait
penser à leur place les décisions de
production et d’investissement. Or
ils ne sont ni stupides, ni ignorants.
Ils sont même les mieux placés pour
utiliser au mieux les rares ressources
d’épargne qui existent. Mais la politique
agricole doit leur permettre de
mobiliser cette épargne… et pour mobiliser
l’épargne — on l’a vu plus haut
— ils doivent pouvoir compter sur des
prix assez stables pour effectuer leurs
calculs économiques en toute connaissance
de cause.

Voilà pourquoi la régulation et la stabilisation
des marchés agricoles, aussi
bien ceux des cultures vivrières que
des produits d’exportation, sont des
actions vitales à entreprendre par les
autorités politiques des pays africains.
Ces politiques, contrairement à une
idée reçue, ne nécessitent quasiment
pas de coût budgétaire. En tout cas,
elles sont moins coûteuses que le financement
des infrastructures, pourtant
tout aussi nécessaire mais qui ne
produira d’effets que s’il est complété
par des marchés stables. La stabilisation
des prix peut même constituer
une incitation à la production d’infrastructures
de statut privé, comme
en rêvent les libéraux. Alors, pourquoi
s’en priver ?

Jean-Marc
Boussard est
chercheur
associé à
l’Institut
national de la
recherche
agronomique
(Inra), unité de
recherche sur les
paysanneries,
territoires,
environnement,
marchés et
politiques
publiques (Inra –
Mona).
Hélène
Delorme est
chercheure
associée au
Centre d’études
et de recherches
internationales
(Ceri, Sciences
Po Paris). Ils sont
membres de
l’Académie
d’agriculture et
animent le
Groupe de
recherche et
d’échanges sur la
régulation des
marchés
agricoles
(Grema).
Ils sont
co-auteurs de :
La régulation des
marchés
agricoles. Un
enjeu décisif pour
le développement.
Jean-Marc
Boussard et
Hélène Delorme
(éd.) (2007)
L’Harmattan,
Paris.

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