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Les politiques agricoles à l’épreuve de la hausse des prix

Quelques mois de hausse des prix ont remis les politiques
de production agricole au centre du débat. Oubliant les
leçons du passé, les discussions font la part belle aux enjeux
techniques. Le défi est ailleurs : concevoir des politiques agricoles
et alimentaires qui permettent aux producteurs de vivre
et aux consommateurs de manger.


Longtemps, les grands pays exportateurs
ont été tenus pour
responsables de niveaux de prix
très bas sur les marchés mondiaux.
Les subventions permettaient de dégager
les excédents des marchés intérieurs.
Cette concurrence déloyale
conduisait les paysans africains à se
détourner des productions vivrières.
Ces formes de soutien se sont réduites
et à la faveur de la hausse des prix alimentaires,
elles sont devenues inutiles.
Dès lors, la hausse des prix apparaît
comme une réelle opportunité pour
permettre aux producteurs d’investir
dans la production alimentaire. Hélas,
la réalité est plus complexe !

Les producteurs vont-ils profiter de
la hausse des prix ?
Il n’existe pas de
réponse unique. Dans les grands bassins
de production (Sud Ouest du Burkina
Faso, Sud Mali, Kano au Nigeria,
etc.) les producteurs peuvent tirer partie
de la hausse des prix à court terme.
Mais ils le feront d’autant mieux
qu’ils sont organisés pour la collecte,
le stockage et la mise en marché. Ensuite,
pour « répondre » à la hausse
des prix, intensifier ou augmenter les
surfaces consacrées au vivrier, il leur
faut remplir de multiples conditions :
accéder au foncier, aux facteurs de production,
au financement, etc. Ils vont
arbitrer entre le vivrier et les cultures
de rentes habituelles comme le coton,
en fonction des risques, des prix, des
contraintes techniques, etc.
Dans le Sahel, une grande majorité
de producteurs sont pauvres et acheteurs
nets de céréales bien que ce soit
leurs principales productions. Par conséquent,
en tant qu’agents économiques,
ils sont aujourd’hui des consommateurs
avant d’être des producteurs.
Ils subissent la hausse des prix plus
qu’ils ne peuvent en tirer partie. Lorsqu’ils
vendent des céréales, c’est moins
parce qu’ils ont des excédents de production
par rapport à la consommation
familiale que pour couvrir des
besoins de trésorerie ou rembourser
des céréales empruntées pendant la
soudure. Dans ces cas, ils sont dans
un rapport très défavorable face aux
commerçants. Plus les prix sont élevés,
plus les taux de remboursement sont
importants : deux à trois sacs pour un
sac prêté ! Dans les zones agropastorales
vulnérables, toute une partie du marché
est approvisionnée de cette façon.
C’est par ce biais que les commerçants
se constituent des petits empires économiques.
Les initiatives collectives
telles que les banques de céréales, les
greniers villageois, etc. sont difficiles
à gérer et rudement mises à l’épreuve
par les fluctuations de prix.
À court terme les producteurs pauvres, dépendants du marché sont pénalisés
et confrontés à un risque de
décapitalisation, d’exode, etc. pour
résister à la conjoncture très difficile.
La situation des éleveurs est encore
différente.

Quelles politiques publiques pour réconcilier
les intérêts ?
Le conflit d’intérêt
entre ces catégories de producteurs
et entre producteurs excédentaires et
urbains est au centre du débat sur les
politiques publiques. Pour l’heure, la
réponse des États est conforme à une
tradition d’arbitrage des choix publics
en faveur des villes. Les mesures fiscales
(suspension des droits de douane
et de la TVA) sont d’abord destinées à
soulager les consommateurs urbains
qui achètent, plus que les ruraux, des
produits importés. L’autre grand volet
des mesures concerne la relance
rapide et massive du riz. Dans plusieurs
pays – notamment le Sénégal,
le Mali, le Niger –les gouvernements
reparlent d’autosuffisance alimentaire
et appellent clairement de leurs voeux
une nouvelle génération de producteurs
pour relever ce défi : jeunes urbains,
entrepreneurs ou hommes d’affaires,
ministres ou hauts fonctionnaires. Ce
n’est pas sur l’agriculture familiale que
l’on mise. Les décideurs semblent confirmer
une vision duale : l’agriculture
familiale pour répondre aux enjeux sociaux,
l’agriculture d’entreprise pour
relever les défis économiques, nourrir
les villes et exporter.
Aujourd’hui, les populations rurales
vulnérables reçoivent des appuis
pour passer la soudure. Mais généralement,
ils ne s’attaquent pas sur
la durée aux causes de l’insécurité
alimentaire. Si elle n’est pas inscrite
dans une perspective réelle de sortie
de crise, l’assistance alimentaire conduit
à entretenir le monde rural dans
une extrême précarité. Inversement,
des appuis à l’agriculture (semences,
intrants, crédit, appui-conseil, etc.)
fournis sans prendre en considération
les conditions alimentaires difficiles
des familles pauvres, aggravées
par la hausse des prix, est illusoire : les
intrants et les semences sont vendus
sur les marchés pour se procurer la
nourriture de la survie !
Ainsi pour l’immense majorité des
producteurs familiaux, la hausse des
prix ne pourra à elle seule être un véritable
levier pour assurer une transformation
et une intensification durable
des systèmes de production. Il
faudrait pour cela que les politiques
agricoles innovent, prennent en compte
la complexité des systèmes de vie des
populations rurales. Pour y parvenir,
la politique agricole doit être accompagnée
d’une politique alimentaire dirigée
vers les urbains pauvres et vers la
paysannerie dépendante des marchés
pour son alimentation.
Un débat clair sur les choix publics
en matière de développement agricole,
sur l’accompagnement de la transition
démo-économique, sur l’organisation
des filières et la promotion d’un artisanat
agroalimentaire performant est
plus que jamais crucial. Mais il faut
aussi ouvrir d’urgence la réflexion sur
les instruments de politique agricoles
et alimentaires qui permettent de réguler
les marchés régionaux et de réconcilier
les intérêts des producteurs
et des consommateurs pauvres.

Roger Blein est
consultant,
Bureau Issala,
membre du
comité de
rédaction de
Grain de sel.
Soulé Bio Goura
est consultant,
Lares. Ils ont
fourni un appui à
la Cedeao dans le
cadre de la
Conférence
extraordinaire
des ministres des
Finances, de
l’Agriculture et
du Commerce
qui a conduit à
l’adoption de
« l’offensive
régionale pour la
production
alimentaire et la
lutte contre la
faim » (Abuja, 19
mai 2008).

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