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50 ans d'histoire du conseil agricole en Afrique de l'Ouest et Centrale

L’étude du conseil agricole en Afrique sur ces 50 dernières
années constitue une sorte de fil rouge dans l’analyse
des politiques agricoles. Plus largement, elle questionne la
place des agriculteurs et de leurs organisations dans la construction
des stratégies et politiques agricoles.


Il est des évolutions dans le choix
des mots qui ne sont pas vides de
sens. L’utilisation en Afrique subsaharienne
du terme de « vulgarisation
agricole » ces dix dernières années est
de moins en moins « politiquement
correcte » : elle tend à s’effacer au profit
de celle du « conseil agricole et rural ».
Ces subtilités de vocabulaire traduisent
une évolution sensible de la façon
d’envisager la création et la diffusion
de la connaissance en milieu rural sur
le continent africain.
Des indépendances aux années 2000,
ce processus est passé d’un mode de
penser et de faire linéaire, hiérarchique
– une super structure transmets
une information technique standardisée
aux « masses » agricoles – à une
démarche tendant à être interactive,
plurielle et différenciée – l’agriculteur
et ses divers partenaires construisent,
non sans difficultés, un conseil répondant
à ses préoccupations. La revue
des dispositifs d’appui aux producteurs
qui se sont succédés en Afrique
de l’Ouest et Centrale est en ce sens
exemplaire.

Aux indépendances : la poursuite d’un
« encadrement paternaliste » des paysans.

La période des indépendances
dans les années 1960 marque l’ère du
« tout État » en matière d’appui aux
producteurs : il s’agit d’accompagner
les grandes filières de produits d’exportation
(coton, arachide, riz, etc.)
via un encadrement très dirigiste
basé sur un transfert des technologies
agricoles occidentales et sur un
interventionnisme étatique sur l’ensemble
du système productif et de la
commercialisation. C’est le temps des
Sociétés régionales de développement,
des Offices de commercialisation agricole
puis de coopération et d’assistance
au développement, mais aussi, dans la
droite ligne des politiques socialistes
des nouveaux États indépendants, des
coopératives agricoles et des organisations
d’encadrement technique du
monde rural (les Centres d’expansion
rurale polyvalents/CERP au Sénégal,
les Centres d’action régionale pour le
développement rural/Cader au Bénin).
Une certaine ambiguïté prévaut alors
dans le discours politique de cette organisation
du monde rural. Ces différentes
structures d’encadrement sont
montrées comme autant d’outils permettant
aux producteurs et populations
rurales d’être étroitement associés
par le pouvoir aux actions de
développement rural en rupture avec
« l’exploitation coloniale », alors même
que les États se substituent aux anciens
colonisateurs pour contrôler
l’économie agricole des pays. Les
producteurs sont globalement perçus
comme désorganisés, pratiquant
une agriculture traditionnelle archaïque.
Ils sont juste bons pour être des
« récepteurs passifs » d’informations
techniques estimées adaptées — elles
— à des objectifs d’amélioration de la
productivité. De coloniale à étatique,
l’approche reste paternaliste.

La crise des années 1970 et l’ère du
système de « formation et visites »
tout puissant.
Cette confiance absolue
dans la stratégie d’encadrement fort, du
« tout État » tend à se fissurer dans les
années 1970. Les services polyvalents
de vulgarisation montrent vite leurs
limites sur le terrain : ne prenant pas
en compte la diversité des exploitations
agricoles, faiblement reliés à la
recherche, leur capacité à favoriser la
croissance de la production agricole
reste faible. L’idée que le producteur
sait aussi être efficace et innovateur
et qu’il peut améliorer sa production
à condition d’avoir accès à des technologies
adaptées, variées et rentables
se développe. La crise alimentaire en
Afrique sahélienne en 1973 contribue
fortement à ce revirement : même si la
sécheresse et les conditions climatiques
expliquent l’effondrement des productions
céréalières, l’irrégularité et les
volumes insuffisants des productions
locales tendent à remettre en cause
l’efficacité des modes d’organisation
de la production agricole. En contrepoint
de la révolution verte en Asie,
une nouvelle approche de la vulgarisation
émerge également en Afrique,
basée sur l’idée que l’agriculteur n’a
pas suffisamment accès à des technologies
adéquates : il faut intensifier le
transfert sur le terrain en renforçant
les moyens d’animation. Commence
alors l’ère du système de « formation et
visites » (ou « Training and Visit » en
anglais), inauguré en 1967 par Daniel
Benor en Turquie, et fortement diffusé
par les programmes de la Banque mondiale.
Cette méthode est reprise par
la majorité des services publics et des
projets de développement jusque dans
les années 1990 et reste aujourd’hui
présente, voire dominante, dans un
certain nombre de pays. Elle est présentée
comme une démarche plus
proche des paysans alors même que
les gouvernements cherchent à simplifier
et améliorer l’appui au monde
rural. Malgré tout, force est de constater
que l’approche continue d’être
linéaire et descendante : la démarche
« formation et visites » (F&V), rigide
et standardisée, est mal adaptée aux
petits agriculteurs et aux contextes
agro-économiques très diversifiés qui
caractérisent le monde rural africain.
La F&V donne au producteur un rôle
de récepteur et de relais (agriculteur de
contact) mais elle ne l’associe toujours
pas à la construction de la « connaissance
 » transférée.

Le tournant de l’ajustement structurel
 : la remise en cause de la vulgarisation
en tant que service public.

Entre-temps, face à la crise économique
et financière, les États s’engagent
dans les années 1980, sous l’égide du
FMI, dans une réorganisation de leurs
économies notamment marquée par la
dévaluation du franc CFA. L’une des
principales mesures de l’ajustement
structurel est la réforme du secteur
public et le désengagement de l’État
d’un certain nombre de fonctions au
profit du secteur privé. Cette transition
s’accompagne de nouveaux cadres
de politiques pour l’agriculture — la
Nouvelle politique agricole (1984) au
Sénégal puis au Cameroun, la Lettre
de Déclaration de la Politique de Développement
Rural (1991) au Bénin,
etc. — qui marquent la reconnaissance
de nouveaux acteurs privés et notamment
les Organisations professionnelles
agricoles (OPA) dans les services
aux agriculteurs (formation, vulgarisation,
recherche). Corrélativement,
les statuts des Sociétés régionales de
développement spécialisées par filière
évoluent vers plus d’autonomie, notamment
financière. Enfin, les principales
structures publiques de vulgarisation
sont dissoutes. Dans ce contexte de
désengagement de l’État et de volonté
affichée de professionnalisation des
agriculteurs, le modèle français des
chambres d’agriculture est installé
dans certain pays (Bénin, Mali) mais
ce dispositif quelque peu « plaqué » et
sans véritable implication des organisations
de producteurs reste au départ
peu opérationnel.
Pour autant, cette privatisation « à
marche forcée » des systèmes d’appui
technique aux producteurs se fonde
essentiellement sur des objectifs de réduction
des dépenses publiques. Elle
ne s’accompagne pas d’une analyse des
enjeux en termes de service public et
des conditions de prise en charge de
ces prestations par le secteur privé et
la profession agricole. La fin des années
90 se caractérise ainsi par une
période de flottement où il s’avère que
le secteur privé et la profession agricole
sont peu préparés et aptes à prendre
le relais que les nouveaux cadres de
politique agricole leur confient.
Face à ce constat et dans un nouveau
contexte d’élaboration concertée
de politiques agricoles, émerge alors
peu à peu, portée par certains acteurs
de la vulgarisation et notamment les
mouvements paysans, une nouvelle vision
de l’appui-conseil aux producteurs.
Un appui-conseil qui intègre un système
large de gestion des connaissances
désormais interactif, comprenant
diverses approches méthodologiques
et une pluralité de partenaires privés
et publics.

À la recherche de la troisième voie :
pour un conseil pluriel et interactif.
La
fin des années 1990 marque un tournant
dans les politiques agricoles de
la sous-région, fortement marqué par
la décentralisation. Globalement ces
nouvelles politiques veulent promouvoir
un secteur privé agricole fort et
recentrer les services étatiques sur
leurs missions de services publics en
les rendant comptables des résultats
devant les utilisateurs. Elles tendent
à reconnaître le modèle d’une agriculture
paysanne multifonctionnelle
à travers des exploitations familiales
polyvalentes.
Cette nouvelle vision du développement
agricole s’appuie sur un renouveau
du mouvement paysan en Afrique
subsaharienne engagé dans une forte
dynamique autonome fédérative ².
La Banque mondiale engage alors,
dans la ligne de sa nouvelle stratégie
« From Vision to Action – 1997 », une
nouvelle génération de projets nationaux
et de restructuration défendant
une démarche de conseil basé sur la
diversité des approches, le multipartenariat,
la réponse à la demande avec
des Organisations de producteurs au
coeur du dispositif : le Projet des services
agricoles et d’appui aux Organisations
de producteurs (PSAOP) au
Sénégal qui est l’un des produits de
cette nouvelle orientation, a jeté les
bases institutionnelles de la création
de l’Agence nationale de conseil agricole
et rural (Ancar).
Dans cette dynamique et face à
l’insatisfaction suscitée par les anciens
dispositifs de vulgarisation, les
acteurs du monde rural, services publics,
États, bailleurs de fonds, OPA
et ONG réfléchissent à un nouveau
cadre théorique. La place du service
public, la capacité du secteur privé et
professionnel à assumer des missions
d’appui aux producteurs et l’impact
sur les agriculteurs et les populations
rurales de telles réformes sont au coeur
des analyses.
L’agriculteur est enfin placé au
cœur du dispositif du conseil désormais
perçu comme un service qui
se doit d’être du « sur mesure ». Les
grandes approches de vulgarisation
uniformes laissent la place à un conseil
de plus en plus personnalisé : le
conseil doit être un outil d’aide à la
décision pour le producteur sur son
exploitation agricole et ses différentes
activités. Les démarches de conseil de
gestion, de conseil aux exploitations
familiales, souvent portées par des organisations
professionnelles avec l’appui
de projets de bailleurs de fonds,
relèvent de cette dynamique.
Ces grands principes sont traduits
dans les années 2000 dans les nouveaux
cadres de politique agricole que
sont les lois d’orientation agricole développées
au Sénégal (2004) puis au
Mali (2006).

En près de 50 ans d’histoire du conseil
agricole et rural en Afrique subsaharienne,
les producteurs ont ainsi conquis
un statut de clients, décideurs sur
leurs exploitations, demandeurs d’un
conseil adapté aux enjeux de l’exploitation
mais aussi offreurs de services
de conseil (dans beaucoup d’endroits,
le conseil de proximité est le seul fait
des Organisations paysannes). Face à
l’actuelle crise généralisée de sécurité
alimentaire, l’enjeu reste de taille : permettre
aux producteurs d’avoir accès
à un conseil efficace et adapté leur
permettant de mieux produire pour
contribuer à l’alimentation des populations
de l’Afrique subsaharienne et
améliorer leur niveau de vie.

Cheikh
Mbacké Mboup
est directeur
technique de
l’Agence
nationale de
conseil agricole
et rural (Ancar).
Dominique
Anouilh est
assistante
technique à la
Direction
générale de
l’Ancar.
Créée en
1999 au Sénégal,
l’Ancar a pour
mission d’animer
le Système
national de
conseil agricole
rural (SNCAR)
via
l’amélioration et
le suiviévaluation
de
l’offre de
services,
l’harmonisation
des méthodes
d’intervention et
la mise en place
d’un réseau de
prestataires
publics et privés
de services de
conseil agricole
et rural.

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