fr Inter-réseaux Développement rural fr Inter-réseaux Développement rural

Accueil

La belle de Guinée est-elle menacée ?

La belle de Guinée, produit d’une longue bataille menée par les producteurs guinéens pour développer une production nationale de pommes de terre et se substituer aux importations, vient de se voir frappée d’interdit d’exportation . D’un blocage des importations salvateur à une interdiction d’exportation funeste, l’État guinéen souffle le chaud et le froid.

Avant 1990, la production
guinéenne de pomme de
terre était insignifiante. Les
semences locales réutilisées d’année
en année apportaient des tubercules
de qualité médiocre. Entre 150 et 200 t
de pommes de terre étaient commercialisables
de février à juin, avec un
pic durant les deux mois d’avril et
mai, aucun moyen de stockage efficace
n’existant. Pendant ces deux
mois le marché national était saturé.
La consommation nationale était essentiellement
satisfaite par des importations
régulières, d’un volume
d’environ 1000 t/an. Produit de luxe
dont le prix de détail était toujours
élevé, la pomme de terre guinéenne
était peu consommée.
Le tournant est pris au début des
années 90. En 1992, la Fédération des
paysans du Fouta Djallon (FPFD) obtient
le blocage des importations de
pomme de terre pendant la période
de commercialisation de la production
locale, de février à juin. Cette
mesure, obtenue de haute lutte, sera
maintenue jusqu’en 1998. Le marché
national protégé, la filière va pouvoir se
développer. La production guinéenne,
qui était de 1800 t en 1996, est passée
à 5000 t en 2002. Jusque tout récemment
elle continuait d’augmenter régulièrement.
Le blocage des importations de
pommes de terre en Guinée est un
bel exemple de mesure de politique
agricole ayant permis le développement
des productions locales. Il est
connu comme tel, la FPFD est même
venue le présenter à l’Assemblée nationale
française en décembre 2006 lors
d’un débat sur les APE. Pour autant,
on ne doit pas oublier que cette « bataille
 » pour la filière pomme de terre
du Fouta Djallon a été gagnée grâce
à la mobilisation, l’inventivité et la
ténacité de producteurs et de leurs
organisations.
L’amélioration de la qualité et
l’augmentation de la production se
sont d’abord appuyées sur la fourniture
aux producteurs de semences
améliorées et importées. En l’absence
d’offre locale, l’Union des groupements
de Timbi Madina, puis la FPFD, se
sont chargées de l’approvisionnement
des producteurs. Ces semences étaient
fournies à crédit, dont le remboursement
permit la constitution du fonds de
roulement appartenant à la Fédération.
Géré avec rigueur, ce fonds augmentant
régulièrement a constitué la force économique
de cette dernière. Autour de
l’approvisionnement en semences, la
FPFD a organisé l’ensemble des services
d’appui à la production (crédit, conseil
technique et commercialisation),
faisant preuve d’une grande capacité
de coordination de la filière.
Ce contrôle de la production, renforcé
par la réalisation d’infrastructures
de stockage, a permis à la Fédération
de jouer un rôle majeur dans la
coordination entre les acteurs intervenant
dans la commercialisation. La
FPFD s’est ainsi alliée avec les commerçants
locaux acceptant d’une part
de se spécialiser dans la pomme de
terre et d’autre part de négocier et de
respecter ses règles (en particulier la
fixation d’un prix d’achat au producteur
et la négociation de marges). Son
objectif était d’offrir un prix de vente
au détail favorisant l’augmentation de
la consommation.

Des paysans innovants.
L’étalement
de la production a joué un grand rôle
dans la victoire sur les importations.
En effet, tant que celle-ci se limitait à 5
mois, de février à juin, il était toujours
nécessaire d’importer des pommes de
terre pendant le reste de l’année. Le
développement de la production de
saison sèche (février à juin) a mis
sur le marché les « écarts de triage »,
pommes de terre de petit calibre issues
de semences sélectionnées, qui
convenaient parfaitement comme semences
dès le début de la saison des
pluies. Ces « écarts de triage » ont
rapidement vu leur prix augmenter
et même dépasser la pomme de terre
de consommation. L’utilisation de ces
« nouvelles » semences entraîna rapidement
une production de saison des
pluies de qualité qui couvrit les besoins
du marché. D’autres paysans firent sortir
la pomme de terre des bas-fonds
pour la planter sur les terres argileuses
de plateaux couvrant des centaines
d’hectares autour de Timbi Madina.
Dans ce pays montagneux, le plateau
de Timbi Madina a longtemps suscité
l’attention des autorités tant à l’époque
coloniale qu’après l’indépendance.
Mais toutes les tentatives avaient
échoué et seul le fonio poussait sur ces
terres s’appauvrissant rapidement et difficiles à travailler. Quelques paysans
essayèrent la pomme de terre, avec une
bonne fertilisation tant organique que
minérale, et en calant le cycle en fin
de saison des pluies – début de saison
sèche. La pomme de terre démarrait
son cycle avec les pluies et le finissait
sur les réserves en eau du sol. Les résultats
furent concluants. Une troisième
période de production de la pomme de
terre, commercialisée entre octobre et
décembre complétait le calendrier et
permettait de se passer complètement
des importations.
Les mesures de protection douanière
et d’interdiction des importations
furent levées en 1998. Protégée au
plan politique par le
blocage des importations,
la « Belle de
Guinée » avait remplacé
la pomme de
terre d’importation
grâce à l’amélioration
de la production
à tous niveaux
(quantité, qualité,
productivité), l’organisation
d’une filière nationale, la
qualité et l’engagement des responsables
et des techniciens de la FPFD
et grâce aux capacités d’innovation
des paysans.
Pour autant la pomme de terre est
demeurée un produit secondaire dans
le panier de la ménagère guinéenne. Et
depuis la fin janvier 2007, l’heureux
conte de la belle de Guinée a pris un
ton plus morose…

Une interdiction populaire…
Face à
la dépréciation du Franc guinéen et à
la baisse drastique du pouvoir d’achat
des Guinéens, les marchés des pays
voisins sont devenus de plus en plus
attractifs tant pour les producteurs que
pour les commerçants. En janvier 2007,
compte tenu des énormes difficultés
d’approvisionnement que rencontrent
les populations, notamment urbaines,
les syndicats et la société civile demandent
et obtiennent l’interdiction des
exportations de tous les produits agricoles
jusqu’en… décembre 2007. Cette
mesure est saluée unanimement par la
presse guinéenne. Une presse qui dénonce
fortement les « responsables de
la hausse des prix » (les commerçants),
loue les « efforts » de la population pour
faire respecter l’interdiction (et faire
la police par elle-même) et vante les
effets rapides sur l’approvisionnement
des marchés et la diminution des prix
des denrées. Il faut dire que les mesures
de restriction et d’interdiction
d’exportation des produits agricoles,
ainsi que les mesures de fixation des
prix, sont une vieille tradition de l’administration
guinéenne — mesures
souvent populaires en milieu urbain
— même si les effets de ces mesures
n’ont jamais entraîné d’amélioration
durable, bien au contraire.

… Mais dramatique pour les producteurs.
Le marché national étant incapable
d’absorber la totalité de la production,
l’interdiction des exportations
ne permet plus aux
producteurs d’écouler
leurs pommes de
terre. Une baisse
trop importante
des prix ne leur
permettra pas de
couvrir leurs coûts
de production et
donc de s’approvisionner
en intrants
pour la campagne suivante. De nombreux
paysans seront obligés d’arrêter
cette production. La voie est libre
pour le retour des pommes de terre
importées.
Doit-on dès lors annoncer la fin
d’une expérience devenue emblématique
dans la bataille que mènent les
organisations de producteurs de la
sous-région et certains États pour la
souveraineté alimentaire ?
En privant les producteurs d’une
partie de leur revenu, en provoquant
des pertes de production et une baisse
des prix sur le moyen terme, la mesure
d’interdiction des exportations fragilise
certaines filières agricoles et appauvrit
le monde rural. À l’heure où nous écrivons
(début avril 2007), il semble que
cette situation a été comprise par le
nouveau gouvernement guinéen, qui,
en accord avec les mouvements sociaux,
a déjà proposé des adaptations à cette
mesure générale pour tenir compte des
cas spécifiques et ne pas compromettre
l’avenir de l’agriculture guinéenne. La
levée de l’interdiction des exportations
aurait été obtenue par les organisations
de producteurs pour certains produits,
comme la pomme de terre et le café.

La pomme de terre
en Guinée
Si l’introduction de la pomme de
terre est ancienne au Fouta Djallon,
cette culture restera longtemps
cantonnée dans les fermes d’État qui
occupent bon nombre des bas-fonds
irrigables. Après 1984, plusieurs projets
proposent la pomme de terre
comme culture locomotrice pour la
mise en valeur des bas-fonds rendus
à des producteurs qui commencent à
s’organiser.

  • Réagir :
  • Partagez :




Réagir à cet article

Restez informé(e) !

Vous pouvez vous abonner à nos publications et bulletins pour les recevoir directement dans votre boîte mail. Vous pouvez également créer des bulletins personnalisés pour recevoir les dernières informations publiées sur les thématiques de votre choix.

  •  

    Site réalisé avec le soutien de l’Organisation internationale de la Francophonie et de l’Agence française de Développement

  • AFD OIF
  • COMMENT PARTICIPER ?

    De nombreuses possibilités existent pour participer à la vie du réseau. Vous pouvez vous abonner à nos publications et créer des bulletins personnalisés.

    Abonnez-vous à nos publications

  • Vous pouvez aussi vous abonner à nos flux RSS et nous suivre sur les réseaux sociaux

  • Envoyez-nous vos contributions et vos suggestions en nous contactant !

  • CONTACTEZ-NOUS