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Entretien avec Ibrahima Coulibaly : « Il faut que les gens retrouvent l’envie de travailler la terre ou de faire de l’élevage et qu’ils aient la possibilité d’en vivre »

Dans cet entretien, Ibrahima Coulibaly, syndicaliste paysan malien, nous propose une analyse percutante de la situation au Nord Mali.

Ibrahima Coulibaly est le président de la Coordination nationale des organisations paysannes du Mali (CNOP) et le vice-président du Réseau des organisations paysannes et de producteurs de l’Afrique de l’Ouest (ROPPA).

IR : Est-ce que le phénomène d’accaparement des terres se poursuit au Mali ?
IC :
Le phénomène d’accaparement des terres ne s’est pas tari au Mali, malgré le coup d’état et l’instabilité politique. Les processus engagés avant le coup d’état se poursuivent. Nous sommes actuellement en procès avec des investisseurs, mais les juges n’arrivent pas à trancher les cas, parce que ces situations font jurisprudence. Les juges n’ont pas une ligne de conduite claire donnée par le gouvernement, et ils ne veulent donc pas trancher. Cela montre bien qu’il n’y a pas de réelle indépendance de la justice au Mali. On sait que la plupart de ces investisseurs sont venus dans un contexte de corruption exacerbée. Ils n’ont pas de papiers valables pour s’installer sur les terres des communautés, mais ils bénéficiaient de la protection des autorités politiques d’alors. Aujourd’hui, ils sont en position de faiblesse, mais la justice n’arrive pas à prendre de décisions. Pour nous, cette question reste un problème important ; nous continuons à nous battre.

IR : Quels sont vos autres chantiers de travail du moment à la CNOP Mali ?
IC :
Nous travaillons également sur le renforcement économique de nos membres, notamment les groupements, les fédérations, etc. Il s’agit d’une demande pressante de nos organisations de base, qui demandent que nous prenions des initiatives, que nous les aidions à se développer sur le plan économique, que nous développions des synergies pour la mise en marché des produits, etc. Certes, notre organisation travaille plus spécifiquement sur les questions de politiques agricoles, mais nous pensons aussi que l’économique est une partie importante de ces politiques agricoles.

IR : Où en est la mise en œuvre de Loi d’Orientation Agricole (LOA) au Mali ?
IC :
Toutes les questions de politiques agricoles sont aujourd’hui en stand-by. On ne peut rien faire bouger tant qu’il n’y a pas d’élections et que des autorités légitimes ne sont pas mises en place. Pour l’instant on ne parle plus de la mise en œuvre de la LOA au Mali, à cause du contexte d’insécurité.

IR : Avez-vous engagé des actions en faveur des OP du Nord Mali ?
IC :
Nous réfléchissons beaucoup à la reconstruction de l’outil de production dans le Nord du pays. De nombreuses familles paysannes ont tout perdu à cause de ce contexte d’insécurité. Comment les aider à relancer leurs activités économiques, notamment l’agriculture, l’élevage et la pêche ? Il s’agit pour nous d’une préoccupation majeure. Il est vrai que les régions ne sont pas encore totalement stabilisées et sécurisées, mais les communautés ont besoin de continuer à travailler et à vivre de leur travail. Nous essayons de voir comment ces communautés peuvent être soutenues dans leur travail de reconstruction.

IR : Comment peut se traduire ce soutien à la reconstruction ?
IC :
Nous avons une grande inquiétude à ce propos, car nous ne voulons pas tomber à nouveau dans le schéma classique de l’aide humanitaire d’urgence, qui passe à côté des vrais problèmes des communautés. Si un agriculteur a perdu ses semences, ce sont des semences qu’il faut lui donner. Si un éleveur a perdu son troupeau, c’est un troupeau qu’il lui faut. Nous ne voulons pas d’experts pour faire des rapports. Si on veut réellement aider les gens à redémarrer, si on ne veut pas que l’instabilité se pérennise, il faut s’attaquer aux réels problèmes. Aujourd’hui, nous constatons que des groupes qui n’avaient jamais pris les armes rejoignent les djihadistes islamistes, car ils se trouvent dans des situations économiques très difficiles. Il faut que les gens retrouvent l’envie de travailler la terre ou de faire de l’élevage et qu’ils aient la possibilité d’en vivre. Tant qu’on ne réglera pas cette question, je pense qu’on ne réglera rien. Car aujourd’hui, nous ne sommes plus face à une rébellion touareg, mais face à une rébellion salafiste, qui recrute dans nos communautés. C’est extrêmement grave et totalement inédit. Pour régler définitivement ce problème, il faut donner de la confiance aux communautés, leur donner une chance pour qu’elles puissent vivre dignement de leurs activités. Je pense que c’est seulement ainsi que nous pourrons progressivement résorber ce phénomène de terrorisme et de salafisme dans le Nord du Mali.

IR : La question du Nord Mali constitue donc une priorité de la CNOP ?
IC :
Absolument, il s’agit d’une de nos grandes priorités. Nous sommes en contact permanent avec nos membres du Nord Mali ; ils nous tiennent au courant des événements. Il y a eu beaucoup d’exactions. De nombreux salafistes viennent régulièrement dans les communautés pour piller les vivres. Ils prennent même les semences et le bétail. Des gens ont été tués parce qu’ils ont voulu défendre leur bien. Comment faire pour essayer de réparer tout cela ? Il s’agit là de la question centrale.

IR : Doit-on aller jusqu’à penser que la situation au Nord Mali signe l’échec des projets de développement menées jusqu’alors ?
IC :
A 100% ! Je pense que l’Occident doit ouvrir les yeux et être franc avec lui-même. Ces dernières années, il a fait faire à nos hommes politiques toutes les erreurs possibles. L’aide publique au développement a été un outil d’enrichissement de quelques individus dans les grandes villes, de quelques politiciens. On ne s’est jamais réellement penché sur les vrais problèmes de la masse paysanne. Les paysans représentent 75 % de la population, mais ne reçoivent même pas 3 % du budget. Aucun investissement n’est réalisé dans l’agriculture familiale, en difficulté croissante à cause du changement climatique.
Beaucoup de jeunes se retrouvent complètement désœuvrés ; ils ne croient plus au métier d’agriculteur et d’éleveur ; alors ils prennent les armes, ce qui est plus valorisant que d’aller s’asseoir et mourir de faim. Cette situation continuera tant que ces gens penseront qu’ils n’ont rien à perdre. Ces gens préfèrent mourir d’une balle que de la faim. Il y a un lien extrêmement étroit entre les problèmes économiques des communautés et le fait qu’aujourd’hui certains utilisent l’Islam à de mauvaises fins.
Ce problème est si profond qu’il ne sera pas réglé du jour au lendemain. Il faut y réfléchir, y travailler. Il faut redonner confiance aux gens, faire en sorte qu’ils sachent qu’ils peuvent retourner aux activités agricoles et en vivre. Ce n’est pas facile, mais il me semble que ce défi est à notre portée. Si on nous laisse élaborer de bonnes politiques et les mettre en œuvre, si l’Occident soutient les solutions aux vrais problèmes plutôt que de donner l’argent à une poignée de politiciens dans les villes, je pense que nous réglerons cette affaire.

IR : Compte tenu de ce nouveau contexte au Mali, est-ce que la LOA reste le cadre pertinent de politiques agricoles du Mali ?
IC :
Oui, la LOA reste pertinente, même s’il est vrai que nous avons désormais de nouveaux problèmes spécifiques qui émergent. Il y a dans la LOA des dispositions prévues pour les régions en situation de vulnérabilité, mais nous devons aller au-delà aujourd’hui, car nous sommes obligés de prendre en compte cette situation d’insécurité qui s’est incrustée dans la région, et qui va durer.

IR : Comment éviter que les jeunes ne rejoignent les mouvements rebelles ?
IC :
La question de fond à l’heure actuelle est la suivante : Comment faire pour que le développement et la promotion économique des exploitations familiales puissent amener progressivement une vision positive des activités agricoles, de sorte que les jeunes prennent conscience qu’ils ont plus d’intérêt à faire de l’élevage de chèvres qu’à prendre les armes et risquer de se faire tuer ? Cette question ne pourra pas être résolue en restant théorique, par des rapports de consultants ou par des prises de position de politiciens à la télévision. Il faut un soutien réel. Il faut renforcer les structures économiques de production, de mise en marché, de transformation des produits, etc. C’est seulement de cette façon que l’on pourra résorber le problème, et éviter que des jeunes ne rejoignent les rebelles et se battent contre leur propre pays. Ces jeunes ne se reconnaissent pas dans le système, ils en ont assez des hommes politiques. Aujourd’hui, à Bamako, la parole d’un homme politique ne vaut rien. Il y a dans la population une sorte de défiance et de mépris envers la parole des hommes politiques, le sentiment que tous ces gens sont responsables de la situation. Depuis plus de 25 ans, les politiques ont mis en place des dispositifs au nom d’une soi-disant démocratie, qui était tout sauf une démocratie. Il n’y a jamais eu de vraies élections au Mali. Et le Mali n’est pas le seul pays de la région à être dans ce cas. Nous savons comment sont orchestrées les élections, il y a des fraudes électorales, on sait toujours qui va gagner : c’est celui qui sert les intérêts des multinationales et des financiers, de la Banque Mondiale et du FMI. Ces gens n’ont pas besoin d’électeurs pour arriver au pouvoir. Tout le monde le sait mais tout le monde laisse faire. Dans ces conditions, il y aura de plus en plus d’instabilité, de plus en plus de zones de non-droit où les gens se font enlever ou assassiner, tout simplement car le nombre de personnes défavorisées par ce système sera de plus en plus important. On ne peut plus continuer comme cela.

Propos recueillis à Banjul en février 2013, en marge de l’atelier d’information sur les programmes et initiatives ECOWAP/PDDAA visant l’accélération de la mise en œuvre des actions au niveau régional (Banjul, 22-23 Février 2013)

Pour télécharger l’entretien au format PDF (3p) :
http://www.inter-reseaux.org/IMG/pdf/Itw_Coulibaly_fev2013.pdf

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